La violence significative

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19/05/2011 – Par Bahjat RIZK

Le lundi 16 mai, L’Orient-Le Jour titrait : « Violences inédites pour le souvenir de la nakba », puis, un peu plus bas : « Le régime d’Assad s’acharne sur Tall Kalakh » et, au-dessous : « L’arrestation de Dominique Strauss-Kahn crée une onde de choc dans le monde. » Les trois faits d’une extrême violence ayant eu lieu la veille, le même jour du 15 mai, dans deux espaces de la planète (deux en Orient et un en Occident).

Certes, les nouvelles par la suite ont insisté, selon l’endroit où on se trouve, soit sur les deux premiers événements, soit sur le troisième, avec des éditions spéciales, des reportages, des envoyés spéciaux et un suivi minute par minute de l’évolution hallucinante de la situation. Les deux premiers mettant en cause des armées (israélienne et syrienne) tirant sur des civils presque à bout portant, la troisième situation mettant en scène l’un des hommes les plus puissants du monde, patron du FMI, partenaire essentiel pour résoudre les crises monétaires mondiales récurrentes et époux d’une star des médias français des années 90, candidat probable et favori à l’élection présidentielle en France, l’année prochaine, qui se retrouve accusé, à la suite d’un égarement incontrôlé et irrationnel, d’agression sexuelle contre une humble femme de ménage ghanéenne, mère célibataire de 32 ans, et dans le rôle d’un prévenu de justice conduit menotté et humilié durant de longues heures devant la police américaine, les juges américains et la presse du monde entier.

Il est à relever toutefois que, quelle que soit la gravité des trois événements qui touchent un occupant abusif (Israël), un pouvoir despotique (le régime syrien) et une autorité internationale politique et économique, ils ne sont relayés que par la presse qui les sélectionne à destination du public, susceptible de s’y identifier. Ainsi, le monde occidental dans son ensemble s’est plus ému de la tragédie du roi sexagénaire nu, négligeant la tragédie d’un peuple chassé de sa terre. Quant au monde oriental, il a presque passé sous silence le fait divers, mettant en avant la souffrance transgénérationnelle d’un viol de plus de six décennies de la terre d’un peuple. Il est à relever que le terme arabe est « viol de la Palestine » (Ightissab Falastine). D’un côté, le viol d’une terre (et d’une population) qui remonte à soixante-trois ans et, de l’autre, la tentative de viol par un homme de soixante-trois ans, au faîte de sa gloire, d’une modeste employée d’hôtel.

Dans les deux cas, il s’agit d’une violence physique et psychologique inouïe car c’est tout un système de valeurs qui est remis en question et des populations entières qui en sont affectées.

Les images d’un jeune de vingt ans arraché à la vie (dix jeunes victimes à la frontière libano-israélienne) et celle de jeunes, matraqués en Syrie,ou encore celle qu’on devine d’un homme agressant une femme sans défense, qui sera conduit menotté devant la planète entière, pour être livré à l’opprobre et au dénigrement, nous introduisent dans les mystères cruels et tragiques de situations inhumaines ou trop humaines, presque mythologiques.

Certes, il est regrettable que l’Orient n’ait pas mis en avant le cas Strauss-Kahn car il aurait évalué l’interdit absolu que représente pour l’Occident l’agression sexuelle d’une femme. Il est regrettable aussi que l’Occident n’ait pas plus prêté attention à cette effroyable tragédie traumatisante de la Palestine qui ressurgit, après plus de soixante ans. Les deux événements violents ont eu lieu le même jour, mais chacun s’est centré sur ses propres préoccupations et priorités. L’Orient continue à revivre le viol de sa terre et l’Occident le viol d’une de ses valeurs absolues (intégrité féminine physique et psychologique).

La presse du monde entier s’est déchaînée et chaque culture a produit, à travers ses symboles et ses codes, la manière qu’elle a de gérer ses traumatismes et sa violence sociétale.

Source: L’Orient Le Jour