Quatre jours au Liban (II)

17/05/2011 – Par Karim TAZI

Heureusement qu’ils ont leurs femmes. Oubliez les clichés à la Haïfa Wehbé ou Nancy Ajram véhiculés par Rotana, elles ne représentent pas plus la femme libanaise que certaines femmes opérant à Dubaï ne représentent la femme marocaine. Elles sont partout, les Libanaises, elles font tourner le commerce, les administrations, elles sont majoritaires dans les universités, dans les cafés, dans les restos et les boîtes branchées. Elles sont instruites, marrantes, belles et bien dans leurs peaux. Les Libanaises sont, avec le Hezbollah, la principale force du Liban. Les branchées, les hyperbranchées, les voilées, les hypervoilées, les botoxées, les superbotoxées et les normales, mais rassurez-vous, ces dernières sont très minoritaires (voir L’Orient-Le Jour du samedi 14 mai 2011).

Je ne sais pas si c’est parce que les femmes sont généralement allergiques à l’industrie ou si c’est parce qu’il n’y a pas de main-d’œuvre, pas de place et pas de ressources naturelles ni de matières premières, mais au Liban il n’y a pas d’industrie à part la chirurgie esthétique. Le pays ne vit que de commerce, de tourisme, de banques et d’immobilier. Tout est importé. D’Europe, des États-Unis, de Syrie, mais surtout de Chine et de Turquie. Beyrouth est donc un paradis de shopping, pour le luxe et pour le bon marché parce que, voyez-vous, il y a trois Beyrouth dans Beyrouth. Il y a Beyrouth l’occidentale dans les quartiers reconstruits à neuf par Hariri. Ils appellent ça Solidere, comme si nous, nous appelions un quartier entier Addoha ou Alliance. Frissons. Rolex, Cartier, Chanel, Dior, valets parking, Porsche Panamera et Aston Martin. Très beau, mais pas très sympathique. Il y a Beyrouth l’orientale à Bourj Hammoud, le quartier arménien. Fausses Rolex, faux Cartier, Mercedes 240 D et pas de valet parking. Ça grouille, ça sent bon, c’est le bordel. Sympathique, mais pas très beau.

Et puis il y a Beyrouth la marocaine, quartier Hamra, ancien quartier commercial chic, toujours d’actualité, mais moins branché aujourd’hui par rapport à ce qu’il était il y a 50 ans. Hamra, c’est un mix entre Maarif intérieur et Massira/Zara avec la culture café en plus. Hamra , c’est le Beyrouth des Beyrouthines que j’aime.

Mais là, comme à Solidere et presque partout ailleurs, il y a un hic. Les prix. Beyrouth est une ville horriblement chère, les loyers y sont exorbitants, toutes les courses de taxis au minimum à 50 dh, le forfait ADSL Internet au débit médiocre à 500 dh/mois, le café à 30 dh et la liste est à l’avenant. N’allez pas y voir le signe d’un pouvoir d’achat fort, mais plutôt d’une économie peu compétitive par manque de concurrence et d’excès de protection.

Pour ce qui est du logement toutefois, il faut dire qu’ils ont une excuse de taille : 15 % des immeubles, au moins, sont encore criblés de balles ou abandonnés par leurs propriétaires ou leurs héritiers exilés. Ça réduit l’offre, forcément. Autre souvenir persistant de la guerre civile, à moins que ce soit juste un simple oubli du ministère de l’Énergie : les coupures de courant. Trois heures par jour, à heure à peu près fixe, si vous êtes maronites, ou sunnites bien nés et que vous habitez les bons quartiers. Six à huit heures par jour, sans préavis, si vous êtes chiites et que vous louez chez le Hezbollah. Au Liban, même le courant électrique sait discriminer quand il le faut, mais il n’est pas le seul.

Si vous êtes philippine ou noire de peau, ou même seulement café au lait, et même si vous êtes diplômée de Harvard ou que votre mari est l’homme le plus riche du monde, il y a de fortes chances qu’en tentant d’accéder à certaines fêtes, certains restos ou même à certains halls d’hôtels, on vous oriente directement vers le parc à bonniches ou à nurses. C’est pas la peine d’insister, ils ne rigolent pas avec ça, les blanchissimes patriciens locaux, chacun à sa place. Les seuls « marrons » admis en haut de la pyramide sont les maronites. Dites après moi : « Vive l’ONE, vive la Lydec, vive Méditel, vive Maroc Télécom » et arrêtez de râler.

Mais rassurez-vous, ils ne sont pas tous comme ça à Beyrouth et pour une raison simple, ils sont beaucoup plus instruits que nous. Savez-vous qui est le plus gros employeur de la ville ? L’AUB. Le meilleur hôpital de la ville ? L’AUH. L’Université américaine de Beyrouth existe depuis 140 ans, elle a formé des générations de Libanais, de Palestiniens et d’Arabes. Après elle, des dizaines d’autres universités ont été créées et souvent par des privés. Il y en a plus dans Beyrouth que dans tout le Maroc, et la plupart d’entre elles ne se financent que par les coûts de scolarisation (tuitions) et les dons de leurs anciens élèves. Toutes les familles libanaises ont pour principal rêve et objectif d’envoyer leurs enfants dans les meilleures d’entre elles, et beaucoup finissent par y arriver.

Et vous savez quoi ? Dans toutes ces universités, les étudiants et les étudiantes, même les plus friqués et les plus branchés, entre eux, ils parlent en arabe, ils draguent en arabe, ils tchattent en arabe, ils lisent en arabe. Là-bas, la langue des ouvriers et du personnel de maison c’est le philippin… Comme quoi, ça doit être possible, c’est juste que chez nous, l’Istiqlal et Hassan II n’ont jamais eu l’intention d’arabiser le Maroc, mais de le lobotomiser. C’est aussi à ça que ça sert, un État fort.

Source: L’Orient Le Jour