Syrie : tel père, tel fils

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11/05/2011 – Par Ibrahim TABET

Si Bachar el-Assad a paru être moins dictatorial que son père, les doutes ne sont plus permis même s’il est certainement plus influencé par son entourage. Et si Deraa n’a tout de même pas subi le sort de Hama, c’est surtout grâce à Internet et Facebook. Après son choix prévisible d’opter pour une répression féroce, la Syrie se dirige vers une longue épreuve de force conduisant probablement à une impasse pour le régime comme pour ses opposants. Le président syrien est en effet allé trop loin pour se permettre de reculer, à supposer qu’il n’ait eu jamais l’intention d’engager de véritables réformes politiques malgré ses promesses. Et on comprend qu’il n’ait aucune envie de subir le sort réservé à Ben Ali et Moubarak, d’autant que l’épée de Damoclès du Tribunal spécial pour le Liban reste suspendue au-dessus de sa tête. L’opposition quant à elle est impuissante à le renverser. Les foules de manifestants sont beaucoup moins nombreuses qu’au Caire et à Tunis. Damas et Alep n’ont pas (encore ?) bougé. Et alors qu’en Égypte et en Tunisie il ne s’agissait que de faire chuter un homme, en Syrie c’est toutes les minorités qui se sentent menacées, et en particulier la communauté alaouite ; d’où la crainte de beaucoup de Syriens, y compris au sein de la majorité silencieuse sunnite, que le soulèvement soit confisqué par les Frères musulmans ou, pire, qu’il ne dérape vers une guerre civile. Quant à la « communauté internationale », il ne faut pas s’illusionner sur sa volonté et sa capacité de faire tomber le régime, malgré les condamnations verbales de plus en plus véhémentes de l’Occident et de la Turquie, et les menaces de sanction dont on connaît l’inefficacité. Certes, Alain Juppé vient de reconnaître que la France et l’Occident ont été jusqu’à maintenant trop complaisants envers les régimes autoritaires du monde arabe et qu’il convient désormais de tenir davantage compte des revendications légitimes de leurs sociétés civiles. Mais après les errements des néoconservateurs américains, nul ne pense aujourd’hui, à commencer à Washington, qu’une démocratisation puisse être imposée de l’extérieur.

Le sort immédiat du peuple syrien paraît donc malheureusement bien sombre et il ne sera pas débarrassé de sitôt de « l’État de barbarie » dénoncée par Michel Seurat dont il a été la victime, au même titre que les habitants de Hama et les martyrs de l’indépendance libanaise.

Pour le Liban, ce qui se passe chez notre voisine est à la fois une mauvaise et une bonne nouvelle.

Une mauvaise nouvelle car le pays qui paie déjà le prix économiquement de l’instabilité de la région n’est pas immunisé contre un risque de déstabilisation de la part de Damas qui a déjà tenté de faire porter le chapeau de ses problèmes intérieurs à un membre du Courant du futur et peut être tenté par une manœuvre de diversion.

Une bonne nouvelle car le régime syrien, même s’il reste en place, sera trop faible et isolé pour continuer à jouir du même pouvoir de nuisance sur la scène locale, où sa perte de légitimité en fait un allié pour le moins embarrassant pour sa clientèle politique. Et surtout car son affaiblissement se traduira inévitablement par celui du Hezbollah, qualifié à juste titre, d’après WikiLeaks, de menace (et c’est un euphémisme !) pour la formule libanaise par nombre de responsables libanais, dont M. Mikati, du temps où il ne briguait pas la présidence du Conseil et par le président de la République lui-même.

Enfin, il n’est pas impossible que le régime syrien soit contraint de prendre ses distances avec l’Iran dont on ne voit pas comment il peut garantir sa survie, ce qui est désormais sa seule ambition. En effet, au-delà des revendications démocratiques légitimes de la majorité des insurgés syriens (même s’il existe sans doute parmi eux des islamistes radicaux aux buts inquiétants), leur soulèvement survient dans un contexte de contre-offensive arabe et sunnite contre les visées hégémoniques de la théocratie chiite iranienne ; situation qui pourrait inciter la Syrie à chercher à se concilier les pays arabes sunnites, la Turquie, voire les États-Unis. Si l’Arabie saoudite est le fer de lance de cette contre-offensive, le rôle de la Turquie, grande puissance sunnite et démocratique alliée des États-Unis, est tout aussi important, et c’est probablement elle qui a le plus d’influence aujourd’hui sur la Syrie. C’est donc toute la configuration géopolitique de la région qui est en train de changer aux dépens de l’axe Téhéran-Damas comme en témoigne également le retour en force de l’Égypte sur la scène arabe et son parrainage de la réconciliation palestinienne qui fait perdre à la Syrie et à l’Iran une de leurs cartes maîtresses. D’où l’éventualité d’un nouveau coup de force du Hezbollah, qui n’est pas complètement à écarter si ses maîtres iraniens estiment qu’il est l’ultime carte qui leur reste.

Source: L’Orient Le Jour