L’identification compassionnelle

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06/05/2011 – Bahjat RIZK

Depuis le début de cette année 2011, les événements heureux ou malheureux, vécus en direct par la planète entière grâce à la mondialisation, mettent plus que jamais en avant la dimension culturelle structurante des sociétés humaines, à l’instar des dimensions économique et politique.

De la catastrophe nucléaire, à la suite d’un tsunami à Fukushima au Japon, vingt-cinq ans après Tchernobyl en Russie et soixante-six ans après la bombe meurtrière américaine sur Hiroshima (ce fut d’ailleurs la deuxième fois dans l’histoire du Japon que l’empereur s’adressait à la nation), au printemps arabe qui vit tomber tour à tour les dictatures militaires laïques en Tunisie et en Égypte et vaciller celles de Libye, du Yémen et de Syrie au nom des libertés individuelles et des valeurs démocratiques, nous observons la manière dont les sociétés d’aujourd’hui gèrent leurs crises identitaires nationales devenues planétaires, à travers la capacité interactive du reste du monde, qui y assiste et y participe, en fonction d’un processus d’identification véhiculé par les images satellitaires, les médias et les réseaux sociaux individuels.

Un même week-end vient d’ailleurs de réunir la planète autour de trois événements culturels et politiques, organisés et planifiés de longue date, soit de manière annoncée, soit de manière secrète. Tout d’abord, par ordre chronologique, le mariage du siècle du prince héritier en second de la famille royale d’Angleterre à la cathédrale historique anglicane de Westminster, fondée par le saint roi Édouard le Confesseur, où se sont déroulées il y a quatorze ans les funérailles grandioses et populaires de la tragique et désormais mythique princesse Diana, perpétuant en la modernisant une tradition familiale et nationale de plus de mille ans. Puis la béatification du pape Jean-Paul II, le pape du siècle, qui contribua grandement à faire tomber à la fin du XXe siècle le rideau de fer en Europe et lança la question fondamentale, au début du XXIe siècle, du dialogue des religions et des cultures. Enfin, la liquidation en représailles, après la traque du siècle, par les services secrets américains, du chef historique et fondateur d’el-Qaëda, Oussama Ben Laden, qui planifia le 11 septembre 2001 l’attentat du siècle en attaquant les États-Unis sur leur sol , deuxième attaque après Pearl Harbor (7 décembre 1941) qui détermina jadis leur entrée dans la Seconde Guerre mondiale, marquant de son sceau sanglant la décennie écoulée et révélant le risque du choc des civilisations.

Certes, il n’est pas question de porter un jugement de valeur sur les cinq événements qui ont bouleversé la planète (catastrophe naturelle et nucléaire, printemps arabe, mariage royal, béatification d’un pape historique, liquidation d’un chef de guerre historique) car chacun d’eux porte de manière variable et subjective une part d’archaïsme et de modernité. Mais il s’agit de reconnaître la manière phénoménale dont ils ont interpellé l’émotionnel négatif ou positif de milliards d’individus. Chacun d’eux révèle une part dialectique d’une humanité en quête d’unification et d’espérance, mais également en lutte avec elle-même.

Pour le Japon, ce serait la lutte avec la nature et la technologie ; pour le printemps arabe, la lutte avec la dictature et le système patriarcal ; pour le mariage royal, la lutte avec le conservatisme des classes et des mœurs ; pour la béatification, la lutte contre l’idéologie matérialiste sous ses deux formes extrêmes totalitaires, le marxisme despotique et le capitalisme sauvage ; pour la liquidation, ce serait, pour l’Occident, la lutte contre le terrorisme, et pour l’Orient, la lutte contre l’impérialisme culturel, économique et politique. Les cinq événements mettent en scène la vie et la mort, le bonheur terrestre (mariage), l’espérance (béatification), l’espoir (printemps arabe), l’impuissance (catastrophe naturelle) et la vengeance (mise à mort expéditive en représailles : justice est faite). D’un côté, le triomphe exalté sur la mort (idylle aboutie, consécration, émancipation) qui se propage, d’autre part, la peur persistante d’une menace planétaire diffuse (nuage nucléaire, nébuleuse terroriste). À ces événements planétaires, qui touchent un empire colonial révolu (Grande-Bretagne), une puissance économique mondiale post-industrielle (Japon), une religion monothéiste universelle (catholicisme), une série de pays rattrapés par le libéralisme politique et économique (pays arabes) et une division globale du monde entre Orient et Occident, s’ajoutent des événements nationaux qui présentent les mêmes enjeux technologiques et identitaires, mais à une échelle plus limitée. La circulation, désormais libre, de l’information et le déplacement, de plus en plus difficile à réguler, des populations (tourisme de masse, de loisirs ou immigration de masse, de nécessité) issus de la mondialisation, en amplifient les effets.

Pour le moment, l’Occident, malgré les secousses, semble l’emporter (bonheur individuel, démocratie et libertés individuelles, vertus du dialogue et de l’ouverture), mais il reste préoccupé par son évolution économique et financière qui lui sert à maintenir un certain niveau de vie, quitte parfois à se montrer opportuniste et froidement calculateur. Il y a parfois une logique utilitaire qui vient se substituer à l’élan idéaliste, un rapport de forces qui remplace l’identification compassionnelle. Or, plus le lien d’identification positive est fort, plus l’affectivité positive prime, plus ce lien est tenu ou vécu dans le ressentiment, plus l’indifférence et le rejet l’emportent. Il n’y a pas d’identité fixe, il y a un processus d’identification. La béatification et l’exposition au recueillement et à la dévotion, six ans après sa mort, du cercueil du pape historique polonais qui fit tomber pacifiquement les murs et pardonna à son meurtrier, et l’exécution violente, le même jour, ainsi que le cadavre éternellement sans sépulture, du chef de guerre historique qui fit tomber les tours jumelles, entraînant des milliers de morts, nous montrent à leurs extrêmes,transfigurée et défigurée, deux faces de notre humanité.

Bahjat RIZK

Source: L’Orient Le Jour