« Chez Sami », un immeuble tricolore à Furn el-Chebback

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Par Josselin Brémaud | 06/05/2011

Furn el-Chebback, un quartier où il fait, malgré tout, bon vivre.

Furn el-Chebback, un quartier où il fait, malgré tout, bon vivre.

Société À quelques pas de la rue de Damas, dans le quartier chamarré de Furn el-Chebback, un immeuble abrite une véritable communauté miniature d’expatriés français. Immersion dans un lieu de vie pas comme les autres.

Officiellement, rares sont les étudiants français qui habitent le quartier de Furn el-Chebback. À leur arrivée à Beyrouth, peu d’entre eux savent déjà où se loger. Beaucoup s’installent à Hamra, Achrafieh, Gemmayzé. Pourtant, pour quiconque habite le quartier de Furn el-Chebback, la présence des jeunes expatriés est également perceptible. Les marchands se sont habitués à ces « petits Français », tels que les décrit une vendeuse de la rue de Damas. Au détour des ruelles du quartier, loin des klaxons, plusieurs immeubles abritent de véritables communautés françaises miniatures. Il en est ainsi de l’immeuble de Sami, le propriétaire, à quelques encablures de la rue de Damas. Immersion au cœur d’un lieu de vie étonnant, où l’on trouve des étudiants français à presque tous les paliers.
Premier étage, première rencontre. Roxane, jolie blonde, sert le café sur une grande table parsemée d’objets en tout genre. Son petit appartement, elle l’a obtenu grâce à un ami de l’Université Saint-Joseph, qui lui a transmis le bon plan. Si, à ses yeux, « il n’y a pas un seul Beyrouth », c’est bien celui incarné par Furn el-Chebback qui lui plaît le plus : « J’aime cette atmosphère de village, faite d’entraide, de petits gestes. Croiser les commerçants du quartier qui savent souvent ce que je veux avant même ma commande… » Elle raconte un quartier agréable au quotidien, où chacun semble avoir ses habitudes et connaître celles des autres, « même si souvent, vers sept heures, on est réveillé par le bruit des travaux, l’effervescence qui monte des rues. Sans oublier, lâche-t-elle dans un rire, ma voisine de quatre-vingt-dix ans qui, étonnement, fait pas mal de bruit le matin ».
Et ces Français, si nombreux dans l’immeuble ? Elle les connaît « plus ou moins tous », et parle d’un « véritable réseau de solidarité ». Elle s’explique : « Quand il y a des coupures d’eau, d’électricité, quand il manque un ingrédient pour un plat… on va voir les voisins. Une fois, j’ai dû bondir en serviette de bain dans l’escalier pour aller me rincer les cheveux chez des amis, au second… puis redescendre les sécher. »

Un quartier peu cher
Au second, justement, le café est de rigueur. Levé tôt, Sylvain arbore un visage fatigué, éclairé de grands éclats de rire par intermittence. Son arrivée au Liban est « un achèvement de pas mal de choses ». Après avoir appris l’arabe, voyagé en Égypte, en Tunisie, et étudié le cosmopolitisme du nord de l’Afrique, le jeune homme de vingt-six ans souhaitait poursuivre au Liban son « tour de la Méditerranée ». Pourtant, une chose, dans le quartier, le déçoit. Premier étudiant étranger en échange à la Faculté islamique, il sait qu’il n’est pas tombé à l’endroit idéal pour parfaire son arabe : « Quand je parle libanais dans certains commerces, on me répond en français, voire en anglais… »
Quant à sa décision de s’installer à Furn el-Chebback, avec Alexandre et Pierre, elle a été prise « par défaut. Un ami, Pierre, m’a parlé d’un appartement libre ici, je l’ai suivi ». Ce quartier ne lui évoque que peu de choses. Des « petits plaisirs ». Faire une pause dans un café traditionnel, que les Français du quartier connaissent peu, y observer les gens entre eux, ou encore parler dans la rue avec les travailleurs égyptiens, assez nombreux à Furn el-Chebback.
Direction le troisième étage, où Benjamin reçoit avec allant. Le geste vif, il prend une autre mesure du temps lorsqu’il parle. Il ne répond jamais sans réfléchir. Benjamin a beaucoup « galéré » avant de trouver un logement ici. Faire le tour des commerces, ne pas savoir où dormir, payer l’hôtel cinquante dollars la nuit… La première installation dans un appartement est souvent vécue comme un grand soulagement. Si autant de Français s’installent à Furn el-Chebback, ce n’est pas un hasard à ses yeux : « C’est un quartier assez peu cher, chrétien, dans lequel beaucoup de gens parlent le français. Quand on arrive dans un pays que l’on ne connaît pas, on se rapproche de ses semblables, même inconsciemment. »
Ce quartier, il l’apprécie. Son calme. Cette vue sur les toits, cette richesse de teintes, mélange de béton et de verdure au compte-gouttes. Un quartier simple, mais à l’identité bien vivante, « qui a vécu la guerre frontalement et qui en porte encore certains stigmates ». S’il ne sort pas avec les Français de l’immeuble, c’est parce que la plupart de ses amis sont libanais, ou franco-libanais. « Et bien sûr, on ne sort pas dans le quartier. Il n’y a aucun lieu de vie, de sortie à l’horizon. C’est un peu comme une cité dortoir. » Il évoque les soirées d’hiver, éclairées à la bougie faute d’électricité, la douche au bidon, lors des coupures d’eau. Avant de plaisanter : « C’est un peu comme une vie de camping, mais plutôt confortable. »

Un contingent important des étudiants français de l’USJ
Deux étages au-dessus, au cinquième. Lily, « petit bijou romantique » comme la surnomment certains voisins, discute, confortablement assise dans son lit. Inscrite en première année à l’USJ, elle prévoit d’y obtenir sa licence. « Si on est aussi nombreux ici, c’est par un phénomène de groupe, de fil en aiguille, les Français qui étudient ensemble s’installent ensemble. » Il y a une cinquantaine d’étudiants français inscrits à l’USJ cette année. Certains habitent à proximité de la faculté, à Achrafieh, mais une bonne partie réside dans le quartier.
Le plus bel exemple se trouve au sixième étage. Chez Thibaut et Benjamin, on joue à la coinche – variante de la belote – à la lumière diffuse de la bougie. « L’électricité est encore coupée pour un moment. Ça va revenir », lance Thibaut avec un sourire. Ils sont quatre, et même bientôt sept à être assis autour de la table du salon. Tous français, habitants de Furn el-Chebback. Ils sont parmi les premiers à s’être installés dans l’immeuble : « On a fait du porte-à-porte, on a interrogé les commerçants. Cette dynamique, on l’a créée nous-mêmes. Le numéro du gérant, on l’a donné à plus d’une dizaine de personnes différentes. » Avec un certain succès.
Un soir d’automne, ils se sont retrouvés, tous ensemble, sur le toit de l’immeuble. L’un d’eux, par plaisanterie, en a profité pour ramener un drapeau tricolore, manière de célébrer cet étonnant regroupement. Après une Marseillaise plutôt désordonnée, le drapeau blanc et rouge au cèdre éternel est revenu flotter sur les hauteurs du quartier. Car le Liban reste leur pays d’adoption, et Furn el-Chebback leur nouveau foyer.

Source: L’Orient Le Jour