À Bkerké, la détente, en attendant le consensus

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Le quatuor maronite réuni sous les auspices de Mgr Raï.

20/04/2011

Le patriarche Béchara Raï a réussi hier son pari d’amorcer un processus de détente entre les quatre principaux chefs politiques maronites, Amine Gemayel, Michel Aoun, Samir Geagea et Sleimane Frangié, qu’il a réunis à Bkerké dans une ambiance « fraternelle et patriotique ». Défricher les terrains d’accord entre chrétiens et règlementer leurs divergences, tel est l’objectif de ce processus.

Poignée de main « historique » et plaisanteries diverses

Premier arrivé à Bkerké, M. Frangié a été suivi peu de temps plus tard par M. Geagea. Les caméras de télévision étaient à ce moment-là tenues à l’écart, mais des photographes de presse ont pu capter la poignée de main, rarissime, entre les deux hommes.

Plus tard, au cours de la réunion, on a relevé qu’à plusieurs reprises le chef des FL et le général Aoun ont échangé des plaisanteries, contribuant de ce fait à détendre l’atmosphère, par ailleurs dominée par un climat spirituel.

Outre le patriarche Raï, qui présidait la table rectangulaire autour de laquelle étaient placés d’un côté MM. Gemayel et Geagea et de l’autre le général Aoun et M. Frangié, étaient présents les évêques Roland Aboujaoudé, Youssef Béchara, Boulos Matar et Samir Mazloum.

Un crucifix sur pied était posé sur la table face à Mgr Raï et on avait allumé une bougie pour marquer la semaine sainte.

Les quatre leaders se sont tour à tour exprimés, chacun faisant état de son point de vue et de ses craintes, sans qu’il n’y ait d’échanges contradictoires.

Puis, avant le déjeuner, composé essentiellement de poissons et de fruits de mer (pour cause de carême), ils se sont rendus dans l’aile du siège patriarcal réservée au patriarche Nasrallah Sfeir pour le saluer et boire le café avec lui.

La réunion interchrétienne de Bkerké : un peu plus que de la glace brisée

Par Élie FAYAD | 20/04/2011

La poignée de main entre MM. Frangié et Geagea.

La poignée de main entre MM. Frangié et Geagea.

Communautés Les quatre principaux chefs politiques maronites se sont rencontrés hier à Bkerké sous l’égide du patriarche Béchara Raï, ouvrant la voie à un processus de dégel devant déboucher, si tout va bien, sur de solides consensus interchrétiens.

Réunir Amine Gemayel, Michel Aoun, Samir Geagea et Sleimane Frangié dans une ambiance largement dominée par le spirituel – le lieu, Bkerké, et le temps, la semaine sainte, n’y sont pas pour rien – et traversée de moments décontractés paraissait il y a quelques jours encore être hors de portée.

Ce n’est certes pas la première fois que les quatre hommes se retrouvent autour d’une table. Récemment, ils se joignaient encore aux autres leaders politiques du pays dans le cadre de la conférence du dialogue national, que parrainait le président de la République, pour discuter de stratégie défensive.

Mais outre le fait que ce dialogue-là a été rompu – jusqu’ici du moins -, les quatre n’y prenaient part qu’au titre de leur affiliation à l’un ou l’autre des deux grands camps politiques en présence dans le pays. Hier, grâce aux efforts du nouveau patriarche, cette dimension-là était sinon effacée de la rencontre, du moins en retrait par rapport à l’autre dimension de leur leadership, celle de tenir entre leurs mains le sort des chrétiens du Liban et peut-être même au-delà.

Il est vrai que le patriarcat nouvellement inauguré constituait une occasion propice à ce type de rencontre. Il est vrai, en outre, que le volontarisme manifesté par le patriarche Raï à cet égard et, surtout, l’absence de contentieux historique qui l’opposerait à l’un ou l’autre des protagonistes concernés étaient de nature à faciliter la démarche.

Mais il est tout aussi naturel que, dans le contexte d’une région en pleine ébullition et d’une scène locale figée par le poids grandissant des désaccords, des chefs politiques chrétiens ressentent le besoin d’opérer une sorte de retour aux sources.

Dès le début, il n’a jamais été question d’effacer les divergences fondamentales opposant le général Aoun et M. Frangié d’un côté à MM. Gemayel et Geagea de l’autre. L’ordre du jour de la réunion de Bkerké ambitionnait simplement de créer progressivement le cadre adéquat à une sorte d’organisation ou de règlementation de ces divergences.

En ce sens, la démarche peut d’ores et déjà être qualifiée de positive et l’on a vu par exemple le chef des Forces libanaises donner, dès son retour à Meerab, des directives aux services de presse FL et à d’autres départements concernés leur enjoignant d’accorder au CPL et aux Marada le même traitement que celui réservé aux formations chrétiennes amies, comme les Kataëb, le PNL et le Bloc national.

De son côté, le général Aoun a souligné plus tard dans la journée que la réunion a dépassé le stade de la glace brisée. « Un débat a été entamé et le débat peut mener au dialogue si nous voulons étudier les questions en profondeur. Cela est de nature à rassurer le peuple libanais. Il n’y a pas d’inimitié et nous ne brandissons pas des mitrailleuses les uns contre les autres. La réunion a été très satisfaisante », a-t-il dit.

De fait, Bkerké aspirait aussi à défricher les espaces d’entente possibles, réels, entre les protagonistes chrétiens. Là aussi, et autant que la réserve médiatique volontairement entretenue autour de l’événement pouvait le permettre, la réunion semble avoir été fructueuse, même si l’on a procédé davantage à une énumération des sujets consensuels qu’à un débat de fond sur ces thèmes.

Décentralisation administrative, naturalisation des émigrés ayant perdu leur nationalité libanaise, contrôle des ventes de terrains à des non-chrétiens dans des régions sensibles, loi électorale stable, consolidation du rôle de la présidence de la République : tels étaient hier les principaux sujets d’entente entre les quatre chefs politiques. Ces dossiers devront bien entendu être creusés en vue d’un projet d’accord général qui sera proposé ultérieurement à une réunion chrétienne élargie. Dans l’intervalle, des évêques maronites plancheront sur un document incluant aussi les sujets de désaccord, comme la question des armes et celle du Tribunal spécial pour le Liban.

Comme l’indique le communiqué lu à l’issue de la réunion par le nouveau porte-parole de Bkerké, Walid Ghayad, « les thèmes ont été envisagés sous l’angle de la distinction entre ce qui est consensuel et ce qui fait l’objet de divergences politiques légitimes dans le cadre d’une nation démocratique respectant les libertés et les différences tout en préservant son unité, ses constantes et ses intérêts fondamentaux ».

« La réunion a été fraternelle et patriotique. Elle a été dominée par un climat de franchise, de responsabilité et d’amitié », souligne le communiqué, précisant que d’autres rencontres du même genre auront lieu chaque fois que le besoin s’en fera ressentir.

Satisfaction dans les milieux politiques

Le ministre sortant de l’Intérieur, Ziyad Baroud, a qualifié la rencontre de Bkerké de « satisfaisante » et souligné qu’elle « donne le sentiment que les choses sont sur la bonne voie ».

« Le patriarche Raï a un rôle rassembleur. Bkerké doit jouer ce rôle de manière permanente », a ajouté M. Baroud. Selon lui, le patriarcat maronite « ne se permet pas d’entrer au cœur des clivages politiques. Il agit dans le cadre d’une stratégie nationale et du rôle des chrétiens dans ce qui se passe au Liban et dans la région ».

Samy Gemayel, député du Metn et coordinateur du comité central Kataëb, a estimé que « la rencontre de Bkerké est un acte fondateur pour d’abord briser la glace, et ensuite enchaîner sur une phase de réunions intensives permettant de parvenir à des accords sur de nombreux sujets ».

« C’était le début que l’on souhaitait, et il était vain d’espérer parvenir à un accord à partir d’une seule réunion », a ajouté M. Gemayel.

Pour le député FL Antoine Zahra, « le fait même qu’il y ait une réunion interchrétienne à Bkerké est une bonne chose ». « J’espère que cette initiative conduira à de nombreux espaces communs entre les leaders qui ont participé à la réunion, afin que les idées partagées évoluent pour devenir des positions partagées », a-t-il ajouté.

Membre du Bloc du changement et de la réforme, le député Salim Salhab (Metn) a souhaité que la rencontre soit productive, dans la mesure où elle intervient dans des circonstances actuelles positives, différentes des circonstances précédentes.

« Il faut voir le bon côté de la réunion, d’autant que les quatre dirigeants ont accepté d’y participer sans poser de conditions préalables et en laissant au patriarche Raï le soin d’en établir l’ordre du jour », a ajouté M. Salhab.

« L’essentiel, c’est le mécanisme qui va être mis en place après la réunion », a-t-il dit, émettant le souhait que les différents partenaires parviennent au final à « une stratégie servant l’intérêt des chrétiens d’abord, puis celui des Libanais ».

Son collègue Ibrahim Kanaan a vu dans la rencontre de Bkerké « la mise en place d’une dynamique nouvelle, même si les points de vue demeurent divergents » entre les divers acteurs.

Le député Kataëb de Zahlé Élie Marouni a jugé « positive » toute rencontre interlibanaise, « surtout en cette période cruciale de l’histoire du Liban, marquée par le vide ».

Pour M. Marouni, les développements dans les pays arabes, et notamment en Syrie, « peuvent avoir facilité la tenue de la réunion en poussant la partie adverse (le général Aoun et M. Frangié) à répondre positivement à l’appel ».

Le député a affirmé toutefois ne pas s’attendre à ce que cette réunion ait « d’autres résultats que de briser la glace entre les chefs chrétiens ».

Soulignant que le patriarche Raï est soucieux d’exploiter le soutien officiel et populaire dont il bénéficie, M. Marouni a fait valoir que « toute rencontre devrait être axée sur le rejet de la violence et du recours aux armes à l’intérieur ».

Stéphane Doueihy, député de Zghorta et membre du bloc Frangié, a souligné que la réunion de Bkerké est « une affaire de la plus haute importance ». L’appel à cette rencontre était « plus que nécessaire », a-t-il estimé, affirmant qu’il s’agit d’« une occasion réelle d’en finir avec les craintes partagées et de sortir des clivages partisans ».

Nidal Tohmé, député du Akkar (Courant du futur), a émis l’espoir que la réunion de Bkerké « pourra, du fait de sa symbolique forte, consacrer le triomphe de la pensée chrétienne ouverte sur toute autre option ».

De son côté, le vice-président du Conseil supérieur chiite, cheikh Abdel Amir Kabalan, a lancé un appel aux dirigeants chrétiens réunis à Bkerké, leur demandant de « demeurer en contact entre eux, de coopérer ensemble et de s’occuper du Liban ». « Nous sommes contre l’exclusion et la marginalisation », a-t-il dit.

L’immunisation de la présidence de la République au centre des préoccupations de Bkerké

Par Philippe Abi-Akl | 20/04/2011

Éclairage

La première réunion des pôles chrétiens s’est donc tenue hier, comme prévu, à Bkerké à l’initiative et sous l’égide du patriarche maronite, Mgr Béchara Raï, en présence de l’ancien président de la République Amine Gemayel, de l’ancien Premier ministre Michel Aoun, de l’ancien ministre Sleimane Frangié et de M. Samir Geagea, chefs des quatre principaux partis chrétiens.

Pari tenu pour le patriarche Raï, qui avait manifesté son intention de réunir les quatre dirigeants pour les fêtes pascales sous le signe du lavage des cœurs et de la réconciliation. La réunion, première en son genre à Bkerké depuis l’élection du nouveau patriarche, a été l’occasion, par exemple, d’une poignée de main entre Samir Geagea et Sleimane Frangié, ce qui n’arrive guère tous les jours. Il convient de rappeler combien le cardinal Nasrallah Sfeir avait peiné durant son mandat pour pouvoir réunir les quatre hommes, sans résultats. Depuis son élection à la présidence de la République, Michel Sleiman a lui aussi déployé ses efforts pour jeter les bases d’une réconciliation interchrétienne, mais il s’était violemment heurté à l’époque à certaines positions hostiles. De petites réunions s’étaient aussitôt déroulées à Bkerké en présence de représentants des partis chrétiens, avant que l’affaire ne se termine, divergences politiques insolubles obligent, en queue de poisson.

Certes, la séance d’hier a principalement porté sur la présence chrétienne au Liban et dans la région, mais la nécessité de consolider et d’immuniser la présidence de la République a également été au cœur des entretiens, dans la mesure où cette responsabilité incombe d’abord aux leaders maronites. Toute entreprise visant à marginaliser ou briser le poste et la fonction présidentiels, surtout à l’étape actuelle, celle de la formation du cabinet, devrait en effet être fermement rejetée. Pour certains leaders maronites, la présidence de la République est une autorité nationale par excellence, et il est nécessaire de la redynamiser et de la consolider, d’autant que le président Sleiman joue un rôle pivot en faveur de l’unité et de l’entente et œuvre pour préserver la présidence au-dessus des polémiques et des tiraillements internes et lui assurer la capacité d’exercer une fonction d’arbitrage.

C’est d’ailleurs par respect envers la fonction qu’il occupe et son rôle consensualiste que le chef de l’État s’est gardé jusqu’à présent de tomber dans le piège des polémiques et des réponses aux attaques dont il fait l’objet de la part de certaines parties du 8 Mars. Certaines de ces parties tentent même de donner une portée politique bien déterminée à leur campagne, en insistant sur le fait que le chef de l’État devrait « bien lire le message qui lui est adressé ». Or il apparaît que ceux qui s’en prennent de la sorte au président Sleiman réclament en même temps une audience à Baabda… Cependant, le président, trop pris par ses tâches quotidiennes, ne parvient pas à leur fixer de rendez-vous… Le message est clair : Michel Sleiman refuse d’entrer dans des polémiques stériles et enfantines. Ses contacts permanents avec son homologue syrien balaient d’un revers de la main toutes les théories des pourfendeurs du président, qui cherchent à donner l’impression que leurs positions seraient fondées sur un certain climat hostile au chef de l’État, en vogue à Damas. Car les contacts avec le président Assad se déroulaient au moment même où cette personnalité politique, de retour de la capitale syrienne, prétendait convoyer un message du régime de Damas à travers ses attaques contre le président Sleiman. Ce qui n’a d’ailleurs pas manqué de semer le trouble dans les milieux politiques libanais, au point de se demander quelle serait la partie syrienne qui mène la campagne en question contre le chef de l’État à travers cette personnalité politique libanaise… comme s’il existait en Syrie plusieurs pôles de décision. Le président suit d’ailleurs de près l’affaire des accusations syriennes contre le député Jamal Jarrah. Il aurait demandé dans ce cadre au président du Conseil supérieur libano-syrien, Nasri Khoury, de contacter les autorités syriennes concernées afin qu’elles fournissent un dossier comprenant les griefs présumés contre le député Jarrah, qui serait ensuite transmis aux autorités judiciaires libanaises par les voies officielles. Le chef de l’État insiste sur le fait que le dossier syrien devrait être minutieusement examiné au Liban, dans la mesure où le député Jarrah représente la nation et qu’aucune accusation sans fondement ne devrait être lancée contre lui. Parallèlement, des sources politiques bien informées font état de contacts au plus haut niveau entre une personnalité libanaise et le directoire syrien pour une prochaine visite qui pourrait contribuer peut-être à décrisper la tension entre les deux pays…

Mais revenons à nos moutons. Dans le cadre de leur campagne contre le président de la République, certains vont même jusqu’à évoquer la question de la constitutionnalité de l’élection de Michel Sleiman et la nécessité d’écourter le mandat présidentiel. Ce qui fait dire à un magistrat et ancien ministre de la Justice qu’il est « honteux de poser le problème de l’élection de Michel Sleiman sous l’angle de sa légalité et de sa légitimité après la chute des délais constitutionnels requis – trois jours – pour présenter un recours en invalidation, d’autant que ceux qui suscitent la polémique ont participé à l’élection du président ».

Qu’à cela ne tienne, le chef de l’État refuse d’accorder à ces polémiques sensationnalistes plus d’attention qu’elles ne le méritent. Surtout que toute son attention est actuellement reportée sur ses efforts communs avec le Premier ministre désigné, Nagib Mikati, pour déblayer les obstacles qui empêchent encore la formation du cabinet.

 Source: L’Orient Le Jour