Notre-Dame de Balamand n’a pas encore livré tous ses secrets

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Par May MAKAREM | 15/04/2011

À 12 kilomètres au sud de Tripoli se dresse le monastère de Balamand.

À 12 kilomètres au sud de Tripoli se dresse le monastère de Balamand.

Au cours d’une conférence donnée au musée de l’Université américaine de Beyrouth, Nadine Panayot Haroun, directrice du département d’archéologie et de muséologie à l’Université de Balamand, a présenté la synthèse d’une recherche qu’elle a menée sur le monastère de Notre-Dame de Balamand et dont l’étude, qui sera bientôt publiée, aborde de manière scientifique les données archéologiques, historiques et architecturales des lieux, ainsi que le patrimoine mobilier ou « trésor de Balamand » accumulé tout au long des siècles.
Posé sur un promontoire à 12 kilomètres au sud de Tripoli, le monastère Notre-Dame de Balamand, fondé par les cisterciens en 1157, offre une architecture « épurée » d’une « écrasante beauté », et dont le « cachet unique » a été admirablement préservé par les travaux de restauration menés en 1964 par Camille Asmar sous la houlette de la Direction générale des antiquités, a signalé la conférencière avant d’exposer différentes théories sur les origines byzantines du monastère. Selon l’archéologue et historien français, Camille Enlart (1862-1927), l’abbaye remplacerait un monastère orthodoxe et « le chapiteau byzantin renversé et utilisé comme support pour la cuve baptismale en serait le témoin ». Or, d’après Georges Bourgin (1879- 1958), historien français, qui fut conservateur de la section ancienne des Archives nationales, ledit chapiteau provient de Saint-Jean de Hannouche, chapelle byzantine dont il ne reste plus rien. Bourgin estime cependant que le monastère a été construit sur les ruines d’un sanctuaire païen et que l’abside et les deux sacristies qui lui sont accolées sont les restes d’une église byzantine. L’historien français « ne propose toutefois aucune argumentation précise », souligne la conférencière, poursuivant qu’en 1958, l’abbé Jules Leroy (auteur des Moines et monastères du Proche-Orient) notait aussi que « l’église, bien que de style roman, pourrait être construite à l’emplacement d’une église byzantine ». Dans son ouvrage Balamand : Histoire et patrimoine, Souad Slim (historienne à l’Université de Balamand) note que la date 735 de l’ère chrétienne a été gravée sur l’autel de l’église ainsi que sur un plat en cuivre offert en waqf au monastère. Mais « ces deux inscriptions sont aujourd’hui introuvables », indique Nadine Panayot Haroun, ajoutant que « la tradition vivante chez les orthodoxes prétend que le monastère leur a été donné à titre de restitution, l’abbaye cistercienne ayant remplacé un monastère byzantin ».

De la céramique antique exhumée
À toutes ces hypothèses vient s’ajouter la découverte des blocs aux « modules impressionnants » mis au jour lors de travaux d’aménagement entrepris au nord-ouest de l’église, en 2009. Ces pierres constituant les trois premières assises dans l’angle nord-est de la salle mortuaire « ne semblent pas être à leur place d’origine. Ils ont donc été réemployés dans le mur », fait observer Nadine Panayot Haroun. D’où proviennent-ils alors ? Pour répondre à cette question, cinq sondages seront pratiqués autour et à l’intérieur de l’église. Les résultats des quatre premiers sont concomitants : « Les murs de la salle mortuaire ainsi que ceux de l’église s’appuient directement sur le rocher à 30cm, soit à un mètre de profondeur selon la pente du rocher. Il n’existe aucune structure antérieure à l’installation de l’abbatiale. » Néanmoins, d’après l’analyse effectuée par Grace Homsi-Gotwalles, le matériel céramique livré au cours des quatre sondages couvre « une fourchette chronologique assez large où sont représentées les périodes romaine, protobyzantine, omeyyade, médiévale et ottomane », ajoute la conférencière, précisant que les objets en céramique identifiés XIIe et XIIIe siècles ont été exhumés dans la salle mortuaire accolée au mur nord de l’église ainsi que dans la sacristie sud accolée à l’abside. Toutefois, le même lieu (mais dans les couches « perturbées » de la surface) a livré aussi de la céramique romaine et protobyzantine.
Les investigations entreprises dans le cimetière (adjacent au mur nord de l’église) ont révélé des céramiques composites allant du IIe au XXe siècle. Quant à la céramique mise au jour lors de l’exploration menée à l’intérieur de l’abside, elle « va du IIe siècle après J.-C. jusqu’au XIIIe siècle », souligne la conférencière, estimant qu’en l’absence de tout témoin à caractère architectural, la seule découverte des céramiques ne suffit pas à confirmer une occupation antérieure à celle des cisterciens. Les spécialistes attendent donc les résultats du cinquième sondage, toujours en cours.

Pas de témoignage sur l’époque où l’Église orthodoxe a acquis le monastère
Après avoir évoqué les origines des cisterciens, leurs particularités et leur propagation en Europe où, dès les premières décennies de la vie de l’ordre, « près de 800 abbayes d’hommes et 1 000 de femmes ont été fondées », la conférencière a abordé les conditions du choix du site, précisant que son emplacement a été déterminé en fonction de deux éléments essentiels : la solitude et l’eau. Le plan général d’une abbaye cistercienne a été ensuite exposé. Mais comme il serait trop long de le présenter ici, nous nous arrêterons à certaines particularités de Balamand, dont l’église est composée d’une nef unique ; le clocher datant du XIIIe siècle, « le seul de l’époque qui ait survécu en Orient ». Le cloître, de forme carrée, autour duquel s’organisent les bâtiments réguliers, est composé de quatre galeries en arcades et d’un jardin au centre ; trois de ses côtés correspondent « à la triade traditionnelle anima, spiritus, corpus (l’âme, l’esprit et le corps) ».
En substance, la directrice du département d’archéologie et de muséologie de l’Université de Balamand explique que « les abbayes cisterciennes passent par l’évolution de l’architecture romane vers le gothique, formant en quelque sorte une jonction entre les deux. C’est la raison pour laquelle plusieurs styles cohabitent dans un même monastère. Auparavant, l’on identifiait simplement le style roman à la forme de ses arcs, à son élévation modeste et à sa voûte en berceau. Pourtant, multiples édifices romans possèdent très tôt la croisée d’ogives, tout comme il existe une continuité du roman au XIIIe siècle ».
Par ailleurs, la conférencière signale que les historiens ne disposent d’aucun témoignage précis sur l’époque où l’Église orthodoxe a acquis la propriété du monastère Notre-Dame de Balamand. Un vieux document daté de 1603 et publié dans l’archive Bal reprend les propos du moine Semān (Simon) annonçant la réhabilitation et la réouverture du cloître, grâce aux efforts conjugués du métropolite Joachim de Tripoli, du métropolite Joachim de Beyrouth et de dignitaires orthodoxes, qui lui ont attribué des terres comme awqāf. Un deuxième témoignage du moine Semān, datant cette fois de 1610, révèle le nom des membres de la communauté monastique et relate la misère dans laquelle a sombré le monastère pendant plus de trois siècles, c’est-à-dire après son abandon par les cisterciens.

Source: L’Orient Le Jour