Le système confessionnel : un gouffre économique

13/04/2011

Le régime confessionnel au Liban engendrerait chaque année des pertes estimées à quelque 3 milliards de dollars, soit environ 9 % du PIB, selon une étude réalisée par un économiste à l’AUB… Des chiffres alarmants qui soulignent l’urgence d’un passage à un système laïc.

La facture du système confessionnel estimée à 9 % du PIB par an

Par Anne ILCINKAS | 13/04/2011
Liban – Conférence Près de 3 milliards de dollars par an. C’est le montant de la facture du système confessionnel, telle qu’estimée par Jad Chaaban, professeur d’économie à l’Université américaine de Beyrouth (AUB) dans une conférence intitulée « Les coûts du système confessionnel libanais » organisée hier, à la veille de la commémoration du début de la guerre civile libanaise. 

13 avril. Les Libanais commémorent le début de la guerre civile libanaise qui a duré officiellement 15 ans, de 1975 à 1990. 36 ans après, en ce printemps arabe 2011, le pays voit chaque semaine des milliers de Libanais descendre dans la rue, exigeant la chute du système confessionnel responsable d’être, sinon la cause unique, du moins un élément important dans le déclenchement de la guerre. Le système est aussi accusé par ses détracteurs de favoriser l’instabilité politique, le clientélisme, la corruption, le gaspillage qui règnent dans le pays. Les étudiants du Club laïc de l’Université américaine de Beyrouth (AUB) ont ainsi fait appel à Jad Chaaban, professeur d’économie à l’AUB, pour animer une conférence sur l’aspect économique des dégâts causés par le système.
Ce dernier a alors réalisé une étude pour quantifier les coûts du système confessionnel libanais – dont les conclusions ont été exposées au cours de la conférence organisée hier. S’appuyant sur des données brutes issues d’études du PNUD, de la Banque mondiale (BM) ou de l’Administration centrale des statistiques (ACS), le chercheur a réalisé une estimation économétrique du coût marginal du confessionnalisme. Il a compilé les coûts engendrés par le système confessionnel pour un individu lambda tout au long de sa vie, de sa naissance à sa mort. Devant la salle comble de l’Institut Issam Farès pour les affaires internationales et les politiques publiques, venue écouter les conclusions de l’étude, le chercheur estime que « chaque individu né au Liban aujourd’hui devrait engager au moins 114 000 dollars tout au long de sa vie à cause du système confessionnel ». Au total, les coûts économiques subis par la société libanaise chaque année atteindraient presque 3 milliards de dollars, soit 9 % du PIB. « Cela équivaut à environ 2 $ par personne par jour », précise Jad Chaaban. Pour atteindre ces résultats, l’économiste a agrégé les coûts causés par des facteurs aussi divers que la prévalence du système confessionnel dans le système éducatif et au travail, l’absence de mariage civil dans le pays, le système des quotas dans l’administration ou encore les habitudes communautaires sur le marché de l’immobilier… 

Secteur immobilier : des coûts estimés à 800 millions de dollars en 2010
Ainsi, dès la naissance, les parents du nouveau-né doivent l’enregistrer dans le lieu de registre civil de la famille et pas sur leur lieu de résidence. Le transfert des certificats de naissance du lieu de naissance au lieu d’enregistrement coûte en moyenne 50 dollars. Pour les nouveau-nés de la région du Grand Beyrouth, cela représente chaque année 460 000 dollars de coûts. « Ce fardeau supplémentaire équivaut au budget annuel nécessaire à la vaccination de tous les nouveau-nés du pays pour une immunisation de base », compare Jad Chaaban.
Lorsque l’enfant grandit et qu’il entre plus tard sur le marché de l’emploi, il pâtit aussi du système confessionnel. Lors de son mariage également. Jad Chaaban estime qu’un mariage civil obligatoire permettrait à la société d’économiser 5,6 millions de dollars par an, puisque les 35 000 couples qui se marient chaque année (2008) économiseraient en moyenne 160 $ (en termes de frais liés strictement à la cérémonie), le coût d’une cérémonie civile étant estimée à 100 dollars.
Sur le marché de l’immobilier aussi, le système confessionnel serait responsable d’une hausse des prix de l’ordre de 11 %, causée par la ségrégation résidentielle confessionnelle et la hausse conséquente de la demande immobilière dans certaines régions, considérées comme les fiefs de communautés particulières (Achrafieh, banlieue sud, Ras Beyrouth, etc.). Selon l’étude, le coût global engendré par cette ségrégation est estimé à 533 millions de dollars en 2008 et à près de 800 millions de dollars en 2010.
Dans le secteur public, Jad Chaaban considère que « 16 % des fonctionnaires représentent un fardeau supplémentaire engendré par le système confessionnel ». Ces fonctionnaires « superflus » coûteraient 396 millions de dollars par an. De plus, les politiciens exercent des pressions pour éviter que leurs partisans – de la même confession – ne payent leurs factures. Les pertes engendrées à ce niveau s’élèveraient ainsi à 67,5 millions de dollars dans le secteur de l’eau, et à 150 millions de dollars dans le secteur de l’électricité, chaque année, selon l’économiste.
Par ailleurs, le chercheur s’est penché sur les effets de la loi sur les agences exclusives, « qui protège les intérêts des grandes entreprises ». La plupart des contrats de représentations sont attribués sur une base confessionnelle. Cette concentration excessive du marché dans les mains de chefs d’entreprise confessionnels constituerait d’après l’étude de Jad Chaaban un fardeau de 850 millions de dollars par an.
Mais pour l’auteur de l’étude, « au final, ces coûts restent très prudents, car ils ne tiennent pas compte des dépenses d’investissement gaspillées du fait de la duplication de projets visant à maintenir l’équilibre confessionnel. Au-delà du mouvement citoyen demandant la chute du régime confessionnel, il y a une urgence à passer à un système laïc, vu les coûts additionnels engendrés par le système confessionnel. »

Source: L’Orient Le Jour