Raï : Aucune communauté ou fraction, aucun parti ne peut accaparer la patrie

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28/03/2011

L’investiture du nouveau patriarche. Photo Émile Eid

L’investiture du nouveau patriarche. Photo Émile Eid

Communautés C’est en présence de tous les pôles du pouvoir et de la quasi-totalité des leaders du pays que la cérémonie officielle d’investiture du nouveau patriarche maronite, Mgr Béchara Raï, a eu lieu à Bkerké. L’occasion pour le patriarche de réaffirmer les constantes nationales défendues par son prédécesseur, Mgr Nasrallah Sfeir.

De « l’occupation » israélienne à la « tutelle » syrienne, de la tentation hégémonique du Hezbollah au principe de la parité entre musulmans et chrétiens, de l’accord de Taëf, dans un contexte « évolutif », à la formule libanaise et au dialogue islamo-chrétien : toutes les allusions à la situation politique d’ensemble de l’Église maronite au Liban et, dans une certaine mesure, des chrétiens du monde arabe étaient présentes dans le discours prononcé vendredi par le patriarche maronite Béchara Raï, lors de la cérémonie officielle de son investiture comme successeur du patriarche Nasrallah Sfeir, dont la démission a été récemment acceptée par le Vatican.

La cérémonie a eu lieu vendredi après-midi à Bkerké en présence des pôles du pouvoir, le président Michel Sleiman, le chef du législatif, Nabih Berry, le Premier ministre sortant Saad Hariri et le Premier ministre désigné, Nagib Mikati, en sus de la quasi-totalité des leaders et responsables politiques, dont notamment le leader des Kataëb, le président Amine Gemayel, l’ancien Premier ministre et chef du bloc du Courant du futur, Fouad Siniora, le chef du CPL, Michel Aoun, le leader des Forces libanaises, Samir Geagea, le leader du PNL, Dory Chamoun, le chef du PSP, Walid Joumblatt, le chef du bloc parlementaire du Hezbollah, Mohammad Raad, le chef des Marada, le député Sleimane Frangié, et de nombreux députés, ministres anciens députés, ministres, et hauts fonctionnaires. Une foule de fidèles et de délégations populaires a également assisté à la cérémonie. Fait symbolique mais significatif, le Premier ministre sortant Saad Hariri a été chaleureusement et longuement ovationné par l’assistance.

Pour en revenir au patriarche Raï, s’inscrivant dans la lignée d’une succession patriarcale qui a 1 600 ans d’âge, et en particulier de celle de son prédécesseur immédiat, le nouveau patriarche a affirmé : « La patrie n’appartient pas à une communauté, un parti ou une fraction » (en allusion à la polémique sur l’utilisation des armes du Hezbollah). « Nul ne peut l’accaparer, car son accaparement par une fraction revient à mépriser toutes les autres », a-t-il déclaré.

En référence à la fête de l’Annonciation, « fête nationale commune islamo-chrétienne », le patriarche Raï n’a pas hésité à dire que « la gloire du Liban » n’est donnée au patriarche maronite que si son action s’inscrit dans un contexte d’ouverture des « familles spirituelles » du Liban les unes sur les autres. « Dans ce cas, a-t-il affirmé, la gloire du patriarche devient la gloire même du Liban, de son message et de son modèle. Cette gloire pâlit dans le cas contraire », a-t-il affirmé.

Le nouveau chef de l’Église maronite s’est également promis d’accorder une priorité absolue aux 1,3 million de jeunes, « avenir de l’Église et du Liban », inscrits dans les écoles et universités. Il s’est dit engagé envers le monde de l’émigration.

Il a enfin affirmé « suivre avec inquiétude » les développements qui se produisent en ce moment dans le monde arabe et dit qu’il priait pour « la stabilité et la paix » dans la région.

Le pacte de coexistence

Voici de larges extraits du discours d’investiture du patriarche Raï :

« L’Esprit-Saint viendra sur toi, et la puissance du Très Haut te prendra sous son ombre ; c’est pourquoi l’enfant sera saint et sera appelé Fils de Dieu (…). L’annonce rapportée par l’évangéliste saint Luc figure ensuite dans le Vénérable Coran (…). L’événement de l’Annonciation commun au christianisme et à l’islam, et que l’Église fête le 25 mars, l’État libanais a voulu en faire, par décret (2369 du 27 février 2010), fête nationale islamo-chrétienne. C’est comme si on a voulu dire que le Liban est la patrie de la communion et de l’amour (« Communion et amour » est la devise adoptée par le nouveau patriarche pour son pontificat). De fait, il en est ainsi dans le pacte national, le pacte de coexistence consacré par la Constitution, qui affirme : « Tout pouvoir qui viole le pacte de coexistence devient illégitime. » (Préambule, j). Ce pacte repose sur la reconnaissance mutuelle les uns des autres, l’affirmation d’un commun devenir, la complémentarité des diverses composantes du tissu national. Il en va de même pour la formule libanaise (…) à charge pour cette formule de rester évolutive suivant les impératifs de la modernité et les leçons de l’histoire » (cf. La charte de l’action politique, 30). »

« La gloire du Liban lui a été donnée »

« (…) Vous savez qu’on dit du patriarche maronite que  » la gloire du Liban lui a été donnée « . Cette image vient du prophète Isaïe (35:2). Mais cette gloire est donnée au patriarche et à l’Église dans la mesure où ils sont engagés à édifier la communion et le témoignage dans l’amour. La gloire du Liban pâlit par le repli sur soi et le renfermement. Mais elle brille dans l’ouverture sur l’autre, sur cet Orient et sur le monde. Cette même  » gloire « , c’est même au Liban tout entier et à son peuple qu’elle est donnée, si nous sommes tous unis pour la patrie, comme le chante l’hymne national. La patrie n’appartient pas à une communauté, un parti ou une fraction. Nul ne peut l’accaparer, car son accaparement par une fraction revient à mépriser toutes les autres et laisser cette gloire se perdre. La grandeur de cette gloire réside dans la diversité des familles spirituelles et de leurs richesses propres. Je ne dis pas la diversité de ses communautés, car ce dernier terme est désormais teinté des couleurs étriquées de la politique et de l’esprit de parti. Il renvoie à des groupes humains vidés de leur sainteté, de l’authenticité de leur foi, de la spiritualité de leur croyance religieuse. Disons, avec Gibran Khalil Gibran, le fils des Cèdres :  » Malheur à la nation où les communautés pullulent et la foi religieuse baisse. » ».

(…) C’est en effet un devenir commun qui lie les chrétiens et les musulmans au Liban et dans les autres pays de la région. C’est une culture particulière qui nous est commune, et que les diverses cultures qui se sont succédé sur notre terre ont édifiée, un patrimoine commun que nous avons tous contribué à créer et que nous œuvrons à faire évoluer culturellement (cf. l’Exhortation apostolique, une nouvelle espérance pour le Liban, 93).

Nous suivons avec inquiétude ce qui se produit ici et là dans notre monde arabe. Nous déplorons l’effusion de sang, les morts et les blessés qui tombent, et prions pour la stabilité et la paix de notre région. »

Raï : Mon programme, une continuité

« Vous m’interrogez tous, bien-aimés, sur la teneur de mon programme de patriarche (…). Mon programme est tiré de l’histoire de mes prédécesseurs tout au long de 1 600 ans d’histoire. Il s’inspire de leurs constantes de foi et de leurs constantes nationales : de l’événement fondateur de saint Maron et de ses disciples ; du premier patriarche maronite, saint Jean-Maron, qui a établi l’Église maronite sur les fondements de la doctrine catholique ; ainsi qu’une nation indépendante et autogouvernée dans la Montagne libanaise ; du patriarche Jérémie d’Amchit le Juste qui a proclamé la foi des maronites au quatrième Concile du Latran en 1213 ; du patriarche martyr Gabriel de Hjoula qui s’est livré au wali mamelouk de Tripoli pour racheter les évêques, les moines et les notables emprisonnés, et fut brûlé vif sur la place publique de Tripoli en 1367 ; des patriarches al-Razzi qui se sont ouverts à la modernité européenne et sous les patriarcats desquels fut fondée l’École maronite à Rome en 1584, qui produisit une pléiade de savants qui jetèrent des ponts culturels entre l’Orient et l’Occident, et furent à l’origine de la renaissance arabe ; des patriarches Youhanna Makhlouf et Gergès Omeïra qui ont consolidé les liens entre les émirs de la Montagne et les papes et rois d’Italie et d’Europe au XVIIe siècle ; du vénérable Estephan Doueihy, le père fondateur de l’histoire libanaise, qui réforma l’Église et sous le patriarcat duquel, avec sa bénédiction, furent fondés les trois ordres religieux maronites ; du patriarche Youssef Dergham el-Khazen, père du célèbre Concile libanais de 1736 qui se tint au couvent de Notre-Dame de Loueizé, à Zouk Mosbeh ; du patriarche Youssef Hobeiche qui consolida l’unité des Libanais chrétiens, druzes et musulmans par le serment de la commune d’Antélias en 1840 ; du grand patriarche Élias Hoayek, père de l’indépendance libanaise et du Grand Liban, qui conduisit la délégation libanaise à la Conférence de paix de Versailles, à Paris, en 1919 ; du patriarche Antoine Arida, qui vendit sa croix pour nourrir les pauvres durant la Première Guerre mondiale et qui œuvra à parachever l’indépendance du Liban par le départ des armées étrangères en 1943 ; du patriarche cardinal Boulos Boutros Méouchy qui s’ouvrit avec sagesse sur les deux mondes arabe et islamique, et calma la révolution de 1958 ; du patriarche cardinal Antonios Boutros Khoreiche qui, comme un sage capitaine, pilota le navire de l’Église et de la patrie dans la mer démontée de la guerre libanaise et rejeta obstinément les plans de partition du Liban et les alliances avec l’étranger ; du cardinal Nasrallah Boutros Sfeir, qui lutta pour la libération de la décision nationale et du territoire libanais de toutes les formes de tutelle et d’occupation, qui apporta la réconciliation dans la Montagne, qui réalisa des réformes ecclésiastiques nécessaires et sous le patriarcat duquel se tinrent de grands événements ecclésiaux : proclamation de saints et de bienheureux : Nehmetallah, Rafka, notre père Yaacoub et frère Estephan ; publication du code canon des Églises orientales (1990), tenue de l’assemblée spéciale du synode sur le Liban (1995) à laquelle nous devons l’Exhortation apostolique  » Une nouvelle espérance pour le Liban  » (1997), la tenue du synode patriarcal maronite (2003-2006), la tenue de l’assemblée spéciale du synode sur les Églises catholiques au Moyen-Orient (2010). Tous des événements qui s’inscrivent dans le prolongement du printemps de l’Église qui bourgeonna avec la tenue du Concile Vatican II (1962-1965).

Mon programme est la réalisation des résolutions et recommandations de ces assemblées sur les plans ecclésial, pédagogique, social et national, au Liban, au Moyen-Orient ainsi que dans le monde de l’émigration.

À l’orée de ce ministère, je confie notre Église et notre chère patrie à l’intercession de Notre Mère, la Vierge Marie, Notre-Dame de l’Annonciation et Notre-Dame du Liban. Nous les consacrons à Son Cœur immaculé, en attendant de consacrer, d’une même voix, tous les pays du Moyen-Orient à Sa maternelle protection, conformément à l’une des recommandations de l’Assemblée du synode des évêques pour le Moyen-Orient. »

Source: L’Orient Le Jour