Le patriarcat maronite : l’histoire et la durée

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25/03/2011 – Bahjat RIZK

L’avènement du nouveau patriarche maronite donne l’occasion d’établir un nouveau référent de premier plan dans le paysage libanais, auquel est accordée une période de grâce, comme pour tout nouveau dirigeant élu, avec la possibilité de choisir son positionnement et d’élaborer un nouveau discours structurant et une nouvelle action identitaire, spirituelle et politique. Toutefois, le patriarche maronite étant élu à vie (à moins de démissionner volontairement à cause de la contrainte de l’âge), il s’inscrit durablement dans un registre, symbolique et spirituel, et une continuité historique dont il tire sa légitimité.

Le nouveau patriarche élu succède en cette année 2011 à 76 patriarches qui l’ont précédé, depuis l’avènement du premier patriarche maronite, Mar Jean Maron en 685, donc depuis un peu plus de treize siècles. Certes, les autres dirigeants maronites politiques actuels détiennent également une autorité qui provient de leurs fonctions symboliques et de leur parcours. Mais tous ces dirigeants investis temporairement s’inscrivent dans une durée approximative personnelle d’un peu plus d’un quart de siècle, ou familiale d’un peu plus d’un demi-siècle. Toute entité, individu ou groupe (nation ou communauté), pour pouvoir exister, devant s’inscrire dans le temps et l’espace, dans la durée temporelle et la diffusion spatiale. Les religions universelles atemporelles et les pays constitués choisissant la date significative à partir de laquelle ils se structurent (naissance du Messie pour le christianisme, 2011, l’Hégire pour l’islam, 1432, création du monde pour le judaïsme, 5771 et date de Constitution, d’indépendance, de révolution, de conquête pour les nations).

Pour qu’une entité humaine s’inscrive dans la continuité, elle doit s’inscrire dans la relativité, dans l’histoire et la géographie. Pour la communauté maronite, elle s’établit lors de l’élection du premier patriarche, Jean Maron, en 685 et la contribution du 72e patriarche Howayek (1843-1931) en 1920, à la Constitution du Grand Liban. C’est là que nous passons de la dimension communautaire à la dimension nationale, qui illustre la mention honorifique « la gloire du Liban lui fut donnée ».

Certes les figures maronites laïques et politiques interviennent depuis 1920 (Constitution), depuis 1943 (indépendance) et depuis 1975 (guerres du et au Liban), mais elles se situent dans une histoire récente, contemporaine : présidents de la République, commandants en chef de l’armée, fondateurs ou héritiers d’un parti ou d’un mouvement populaire, exilés ou prisonniers politiques, frères, fils ou pères d’un martyr politique dont ils assurent la continuité mémorielle. D’ailleurs, toutes les communautés libanaises aujourd’hui peuvent se prévaloir dans l’histoire récente (depuis 1920) de figures tutélaires équivalentes, mais seules deux communautés disposent d’une référence historique restreinte, lointaine, autonome et structurante : les maronites avec le patriarcat (685) et les druzes avec l’émirat du Mont-Liban (1516-1842), même si la première dynastie Maan fut druze (1516-1697) et la deuxième Chehab (1697-1842), sunnite convertie autour de 1770 au maronitisme, l’émir du Mont-Liban gardant son titre, d’émir des druzes et l’histoire des autres communautés rejoignant la grande histoire des Empires d’Orient : byzantin (395-1453), arabe (omeyyade 661-750) et abbasside (750-1258), puis mamelouk (1250-1516) et ottoman (1516-1918), sunnite et enfin perse, safavide, chiite (à partir de 1501).

Certes, il y a d’autres composantes structurantes, transcommunautaires de l’identité nationale libanaise actuelle (langue arabe et mœurs semi-patriarcales), mais en attendant une évolution des mœurs vers la démocratie, la séparation du spirituel et du temporel et la société civile qui suppose un démantèlement des structures familiales et communautaires, chaque communauté doit sauvegarder sa cohérence et sa cohésion pour ne pas être éparpillée et marginalisée. Pour cela, elle doit s’appuyer sur la légitimité historique dont elle est issue, en restant ouverte aux autres communautés. L’histoire des maronites repose sur les treize siècles du patriarcat, quelque soit douloureux, héroïque ou chaotique que soit le parcours de leurs différents leaders actuels.

En espérant que l’avènement du nouveau patriarche rattachera, en les réunifiant à nouveau, les maronites à leur propre histoire et à leur destin commun au sein de la nation libanaise pluriculturelle et indépendante.

Bahjat Rizk

Source: L’Orient Le Jour