Entre la chute de la dictature soviétique (1989) et la chute des dictateurs arabes (2011)

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18/03/2011 – Par Bahjat RIZK

La mondialisation, autrement dit la révolution des moyens de communication qui a bouleversé notre cadre spatio-temporel, a joué un rôle majeur tant dans l’effondrement de la dictature soviétique il y a un peu plus de vingt ans que dans la chute précipitée des régimes dictatoriaux en Tunisie et en Égypte il y a à peine deux mois, alors que le régime populiste en Libye vacille mais hésite à s’effondrer. Des réformes sont par ailleurs prévues en Algérie, au Yémen, au Maroc, en Jordanie, à Bahreïn, peut-être même en Arabie saoudite. Seuls les régimes syrien et iranien demeurent en Orient, fermement verrouillés. Contrairement à l’Irak, la révolution cette fois-ci semble s’être effectuée de manière interne, sans intervention flagrante de l’extérieur, autrement dit de l’Occident.

Les démocraties occidentales ont compris que si elles voulaient intervenir, pour promouvoir leurs valeurs et sécuriser leurs intérêts, elles ne pouvaient le faire que de l’extérieur, car sinon la révolution interne se transformerait en lutte contre l’occupation étrangère. Ne pouvant intégrer ces pays dans leur espace, ils se devaient de préserver leurs frontières et leur intégrité émotionnelle. Dans les pays d’Europe centrale, les valeurs occidentales ont triomphé car elles avaient été intériorisées par la population dans son ensemble. De même, en Tunisie et en Égypte, où les mœurs libérales, dites aujourd’hui occidentales, ont pu cheminer à travers l’histoire, l’éducation et surtout les moyens de communication, le concept de démocratie et de libertés individuelles touchant une certaine frange de la population, à travers l’Internet et les réseaux sociaux d’information.

En Libye, où le système tribal demeure vivace, la société civile semble avoir plus de difficultés à s’organiser. Certes, l’Occident ne peut la laisser livrée à elle-même, face à un dictateur délirant, mais s’il intervient, il risque, comme en Irak, de la desservir et de se discréditer. Comme pour l’Afrique et la Côte d’Ivoire, l’appui ou le désaveu ne peuvent provenir que de ses pairs, autrement dit de sa « famille », de ceux qui ont la même langue, la même religion ou la même race, pour ne pas être perçus comme des agresseurs mais comme des frères. Le colonel Kadhafi a d’ailleurs souvent jonglé entre l’identité arabe, l’identité africaine et l’identité islamique, étant très peu dépendant, grâce au pétrole et à la nature désertique de son pays, de l’Occident. Que faire face à un pays qui n’a ni Constitution ni élections, et dont le guide révolutionnaire est enfermé, depuis presque un demi-siècle (depuis 1969), dans un discours clos, oscillant entre le pathologique et le pathétique ? Certains ont voulu reconquérir la légitimité politique et culturelle à travers le retour à une période antérieure et au régime précédent (drapeau du roi Idriss), mais cette option semble manquer d’interlocuteurs identifiés. Le conseil national de transition lui-même n’est pas encore clairement défini, ni autonome, dans son identité. Après la Tunisie et l’Égypte, toutes les deux en phase transitoire incertaine après l’éviction de leurs dictateurs respectifs, la Libye semble elle, pour le moment, bloquée. Comment assister les peuples arabes dans leur processus d’émancipation sans les humilier ou les heurter ?

Les pays de l’Europe centrale qui se sont soulevés contre l’emprise soviétique l’ont fait au nom de leur propre dignité et en s’identifiant à eux, l’Occident les a reçus à bras ouverts, en mettant en avant un héritage commun. C’est cette reconnaissance culturelle, même puisée dans un passé lointain et reculé, qui pourrait les rapprocher. Tout en reconnaissant le risque d’un choc des cultures spécifiques, il faudrait miser sur l’universalité d’une culture humaine qui ne soit pas l’apanage d’une culture spécifique mais la transmission universelle, à travers le temps et l’espace, des différentes cultures entre elles dans leur dimension transcendante. C’est cette continuité et cette confiance qu’il faudrait s’efforcer de rétablir. Après l’Europe de l’Est, le monde arabe et l’Orient semblent s’ouvrir à l’ère libérale (pas uniquement les intérêts économiques marchands mais les valeurs morales, surtout celles qui touchent les libertés individuelles). Plutôt que de diviser pour mieux régner et de faire la course aux marchés mondiaux, l’Occident est appelé à s’identifier et donc à mieux reconnaître et partager.

Bahjat RIZK

Source: L’Orient Le Jour