Migration libanaise en France : les difficultés de transmission de la langue d’origine

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Par Pauline MOUHANNA | 07/03/2011

Pour les Libanais émigrés en France, le vrai défi est celui de passer leur langue maternelle à leurs enfants.

« Intégration », ce mot revient souvent dès qu’on parle de migration en France. Pour bien s’intégrer, un immigré doit être capable de s’exprimer parfaitement en français. Pour les parents libanais francophones vivant à Paris, aucun problème ne se pose lorsqu’ils décident de parler la langue de Molière avec leurs proches. Au contraire, le vrai défi est d’apprendre le dialecte libanais et l’arabe littéraire à leurs enfants, nés en France ou arrivés très jeunes. Transmettre sa langue d’origine semble parfois si difficile en contexte migratoire que certains décident d’abandonner l’idée. À quelles difficultés font face les parents libanais et pour quelles raisons certains délaissent-ils cet apprentissage ? Enquête au cœur de la capitale parisienne.

Zeina, 28 ans, est arrivée à Paris alors qu’elle était âgée d’un an et demi. Son père, qui tenait à lui apprendre sa langue d’origine, était souvent absent. Quant à sa mère, qui était dispensée des cours d’arabe au Liban, elle lui a toujours parlé en français. Aujourd’hui, cette jeune Franco-Libanaise voudrait tant apprendre la langue de ses aïeux. Mais les difficultés sont d’ordre pratique : maîtriser la grammaire, la conjugaison, la prononciation d’une langue qui est loin d’être facile. Tout ou presque reste à faire. Le cas de Youmna n’est pas isolé. Combien de parents Libanais apprennent vraiment le dialecte libanais et l’arabe littéraire à leurs enfants ? Il est difficile de donner des chiffres. Hana Naaman, auteur du livre Les proverbes de ma mère, éd. Geuthner et qui a enseigné l’arabe littéraire durant de nombreuses années, constate que « la plupart des parents ne communiquent pas en libanais avec leurs enfants, bien qu’ils le parlent entre eux. Résultat : les enfants le comprennent sans le parler ». Ces propos sont confirmés par plusieurs témoignages, dont celui de Sandrine, 32 ans. Quand elle est arrivée en France pendant la guerre, ses parents, qui parlaient entre eux en libanais, pensaient que leur migration était temporaire et voulaient que leurs enfants maîtrisent au maximum le français. « Ils se disaient que ce serait un atout pour nous. Mais la guerre s’est prolongée et nous sommes restés en France. Nous n’avons jamais réellement appris ni le dialecte libanais ni l’arabe littéraire. » Par la suite, elle a pris quelques cours d’arabe, mais cela n’a pas réussi à rattraper le temps perdu. Ce qui ne l’aide pas aussi, c’est que tous ses amis libanais parlent bien le français et l’anglais. Une situation qui ne la pousse pas vraiment à faire des efforts.

D’autres jeunes Libanais ont pour leur part appris la langue d’origine de leurs parents, et ce dès leur jeune âge. Mais ils ne lisent pas et n’écrivent pas l’arabe littéraire. C’est le cas de Samer, 22 ans, né à Paris, qui s’exprime parfaitement en libanais, mais qui n’a pas reçu des cours d’arabe littéraire. Autre que Samer, Marc, 19 ans, est également dans la même situation. Né en France, il se débrouille en libanais, mais le cache à ses proches. Les raisons : la peur du ridicule, car son accent est prononcé. Il explique : « Il suffit que je prononce un mot en libanais pour que mes proches éclatent de rire. Aujourd’hui, je ne fais plus aucun effort. Quand je me rends au Liban, je fais comme si je ne comprenais pas la langue. C’est plus facile que d’affronter le regard moqueur de mes cousins. » Marc a donc fait une croix sur la pratique linguistique qui lui permettrait pourtant de mieux s’exprimer en libanais.

Et il n’est pas le seul. Tania relate l’histoire de son fils, Marwan, 17 ans. Il est arrivé à Paris à l’âge de 2 ans. Chaque samedi, elle lui donnait patiemment des cours d’arabe littéraire et ne parlait qu’en libanais avec lui. Marwan avait d’ailleurs beaucoup progressé. Mais un jour, à l’adolescence, il décide qu’il ne veut plus du tout ni apprendre l’arabe littéraire ni parler en libanais. Comme s’il avait complètement rejeté tout ce qui lui a été transmis. Les raisons : « Ses amis lui ont indiqué qu’en France c’est mal vu d’être communautaire et que, pour cela, il devrait éviter d’apprendre la langue natale de ses parents. » Une réponse qui ne plaît pas à sa mère. Lorsqu’elle l’insiste, il lui explique : « Je ne veux pas passer pour un Arabe. Ils sont si mal perçus en France. »

D’autres jeunes ont explicitement demandé à leurs parents de ne plus leur parler en libanais en public. Un père de famille rapporte que ses enfants ont peur de la discrimination et que pour eux l’arabe est « la langue des terroristes ». Dans ce contexte, il faut beaucoup de détermination de la part des parents pour expliquer l’histoire du Liban, sa position dans le monde arabe et poursuivre l’apprentissage de leur langue d’origine. Or, si certains s’obstinent, d’autres sont découragés en cours de chemin. Les raisons ne sont pas nécessairement sociales, mais surtout d’ordre pratique.

Marie, mère de 3 enfants, arrivée en France en 1973, regrette aujourd’hui de ne pas avoir réellement fait l’effort, ni elle ni son mari. Elle a tenté des fois de leur apprendre sa langue maternelle, mais elle n’a jamais réussi à aller loin. Des regrets partagés par Antoine, grand-père de quatre petits-enfants. Ses enfants s’expriment parfaitement en libanais. Mais ce n’est du tout le cas de ses petits-enfants. Les motifs sont à rechercher selon lui dans le fait que « le migrant libanais s’adapte facilement dans les pays occidentaux et qu’en conséquence sa descendance risque de perdre son identité ». À terme, ajoute-t-il, « il va finir par se diluer dans la société où il se trouve ».

Pourtant, tous les Libanais interrogés dans le cadre de cette enquête estiment que la langue est une composante essentielle de leur identité. Tous la perçoivent comme un mode de transmission « naturel » de leur culture d’origine. La langue, affirme le chercheur Patrick Charaudeau, « crée une solidarité avec le passé, fait que notre identité est pétrie d’histoire et que nous avons toujours quelque chose à voir avec notre propre filiation ». En contexte migratoire, maintenir la langue parentale témoigne d’un attachement au passé, d’un souci de faire perdurer la mémoire familiale. Mais pour y parvenir, il faudrait une volonté de fer et beaucoup de patience.

Pauline Mouhanna, Paris

Source: L’Orient Le Jour