Le Liban au cœur du chant arabe à Paris

Par Bahjat RIZK | 07/03/2011

Patricia Atallah interprétant des chants de l’Église maronite accompagnée par le compositeur Georges Daccache.

L’espace Le Scribe-L’Harmattan, nouveau centre culturel parisien, a organisé, sous le titre « Nous vivons ensemble », un magnifique concert de chants chrétiens et musulmans pour la fraternité et la paix, à l’église réformée de Paris-Luxembourg, avec des chants venus de divers horizons du monde arabe, notamment Patricia Atallah et les chants de l’église maronite du liban, accompagnée au piano par le compositeur Georges Daccache, Nassim el-Dogom et les chants de l’église byzantine de Palestine, Nadia Rayan et les chants mystiques musulmans arabo-andalous, Fatima Chari et le « gnawa » du Maroc et de la Mauritanie, Souad Khrifi et les chants du désert d’Algérie, Sana Souissi et les chants soufis d’Égypte et de Tunisie, et plusieurs musiciens chevronnés venus des différents pays arabes. Le voyage musical présenté par la très dynamique Fatima Guemiah et le très enthousiaste Jean-Claude Legrand, président de l’association Agir pour les conseillers municipaux de Paris, a été d’une rare richesse musicale et nous a fait vivre de très fortes émotions qui relevaient tant du programme lui-même, que de l’actualité récente, bouleversante et bouleversée dans le monde arabe.

Certes le cadre très libre culturellement de l’église réformée et les différents courants musicaux proposés ont transporté le public, le concept étant dans sa diversité très fédérateur et méritant largement d’être repris sur une plus large échelle, mais la participation libanaise en elle-même a été vivement applaudie. Tout d’abord, la cantatrice montante libanaise Patricia Atallah, puissante et tendre à la fois, a offert une éclatante prestation, à couper le souffle. Sa voix magique, chaude, émouvante et généreuse a fait vibrer littéralement la salle, tant les spectateurs que les murs. Elle a empli l’espace de manière profonde et sereine, et a subjugué son auditoire. Son répertoire s’est décliné tant en arabe qu’en araméen, avec un ton juste et un élan inspiré. Elle paraissait magistrale dans ce registre qu’elle maîtrise à merveille et beaucoup, dont le grand Wadih el-Safi, lui prédisent un brillant avenir. Elle se situe naturellement dans le sillage et la relève de la grande diva Feyrouz, dont il est si important de transmettre l’immense et si précieux répertoire. Certes, les autres interprètes ont été également envoûtants, chacun dans son genre, mais l’assistance a reconnu, comme a chacune de ses apparitions en France, le timbre exceptionnel de la voix de Patricia Atallah qui a été saluée, à plusieurs reprises, par des standing ovations.

Il est également frappant de relever, qu’au vu des événements qui se succèdent dans le monde arabe, toutes les voix avaient acquis une nouvelle vigueur, une nouvelle intonation, une autre intensité, une autre clameur. Ce concert, dans ces circonstances précises, a pris une nouvelle symbolique, plus ample car le chant des hommes est par excellence une revendication souveraine et irréductible de liberté. D’ailleurs ce fut l’occasion de présenter, en création spéciale, l’hymne du directeur du centre, le poète Osman Khalil, intitulé Honore ton serment, dédié à la jeunesse arabe du Maghreb au Mashrek et lui rendant hommage dans sa révolte, qui a débuté par l’immolation du jeune Bouazizi le 17 décembre dernier, en Tunisie.

Le concert s’est clôturé par une générale, réunissant tous les artistes venus des quatre coins du monde arabe, avec la chanson de Feyrouz Ramène-moi à mon pays, et il n’y avait pas de plus brillante démonstration, combien la voix de Feyrouz, si empreinte d’amour absolu et de transcendance, pouvait à elle seule fédérer le monde arabe et mobiliser les foules assoiffées de liberté, tant en Orient qu’en Occident. C’est dans des moments pareils qu’on réalise de manière fulgurante ce que la chanson épique libanaise moderne et les Rahbani ont accompli, durant plus d’un demi-siècle, au nom de valeurs universelles, en langue arabe, portant le Liban au-delà de ses frontières et englobant le monde arabe, dans des valeurs essentielles de liberté, de dignité, de foi en Dieu et en l’homme. Longtemps le Liban a été le porte-flambeau de ce message humaniste que les Libanais doivent réaffirmer, plus que jamais aujourd’hui, sur leur propre sol.

Ce concert de chants chrétiens et musulmans, qui a débuté par la voix merveilleuse de Patricia Atallah et s’est terminé par un chant collectif à plusieurs voix de Feyrouz dans l’église protestante de Paris, a conjugué la richesse incroyable du chant mystique et poétique dans le monde arabe et l’annonce d’une ère nouvelle, où les hommes auront les mêmes droits humains, sous tous les cieux et pouvant chanter unis les mêmes aspirations dans des langues et des religions diverses.

Bahjat RIZK

Source: L’Orient Le Jour