Ziad Majed à « L’OLJ » : Après la Tunisie et l’Égypte, je ne peux que penser à Samir Kassir, martyr du printemps arabe

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Par Michel HAJJI GEORGIOU | 14/02/2011

Ziad Majed, à droite sur la photo, aux côtés de son ami Samir Kassir, le 28 février 2005. - Ziad Majed, à droite sur la photo, aux côtés de son ami Samir Kassir, le 28 février 2005.

Ziad Majed, à droite sur la photo, aux côtés de son ami Samir Kassir, le 28 février 2005.

Interview

Les soulèvements populaires en Égypte et en Tunisie, qui ont débouché sur des bouleversements drastiques, provoquant la chute des présidents en exercice, sont, à n’en point douter, une source de profonde réflexion pour nombre d’intellectuels libanais et arabes. Politologue et auteur de plusieurs articles et études sur le Liban et la région, Ziad Majed analyse, dans une interview accordée à L’Orient-Le Jour, la portée historique et sociopolitique des deux révolutions blanches en Égypte et en Tunisie, et leur possible impact sur la région. Il évoque à cette occasion le souvenir de Samir Kassir, qui appelait dans la foulée de l’intifada de l’indépendance de 2005 à Beyrouth à l’extension du phénomène de la révolution du Cèdre dans le monde arabe et qui, à ce titre, a été en quelque sorte le précurseur des mouvements de contestation populaire dont le monde arabe est le théâtre aujourd’hui.

« La révolution formidable dans le plus grand pays arabe et méditerranéen, la destruction, par la détermination, le courage et l’humour, du mur de la peur et du despotisme en Égypte aura certainement des conséquences à moyen et long terme partout dans la région, souligne d’emblée Ziad Majed. Nous sommes devant un phénomène irréversible dans la relation entre les citoyens et la chose publique. Même si le processus politique sera très compliqué, rien ne sera plus jamais comme avant le 11 février 2011. »

« Par ailleurs, je ne peux que penser aujourd’hui à Samir Kassir, martyr du printemps arabe, qui voyait déjà ses bourgeons après notre soulèvement libanais en mars 2005, soulèvement étouffé au lendemain de sa naissance par les assassinats, les voitures piégées et la médiocrité d’une grande partie de l’élite politique », relève fort à propos Ziad Majed qui ajoute aussi dans ce cadre : « Je ne peux que penser à Omar Amiralay et au vent de liberté qu’il attendait à Damas, à Nasr Hamed Abou Zeid et à tous ces intellectuels et ces hommes et femmes qui se sont battus tout au long de leur vie pour une renaissance culturelle, pour une dignité retrouvée, pour une fierté qui remplacera notre malheur arabe, du Caire à Damas, à Beyrouth et à toutes nos cités. »

Dans l’immédiat, et d’une manière concrète, quelle lecture peut-on faire des derniers événements en Égypte et en Tunisie et de leurs conséquences à plus ou moins moyen terme ? « Tirer des leçons de ce qui se passe en Tunisie et en Égypte exige plus de temps, surtout si nous voulons faire la distinction entre les deux expériences et comparer leurs causes et leurs formes, déclare Ziad Majed. De même, parler de leurs conséquences exige un peu plus de recul, d’autant que les processus politiques seront épineux et pourraient faire face à de nombreux détours dans les jours et mois à venir. »

« Il reste qu’une première lecture de ces deux événements majeurs peut nous mener à plusieurs observations, souligne Ziad Majed. D’abord, le lancement de ces mouvements a accompagné une charge émotive (le jeune Bou’azizi qui s’est immolé en Tunisie, et les jeunes confrontant la police suite à la mort d’un des leurs sous la torture) qui a permis de briser les contraintes de l’autocensure et de libérer l’individu et la société du poids symbolique des institutions autoritaires, pour briser le mur de la peur et affronter le despotisme. C’est ce bannissement de la peur qui pousse l’expression de la colère, accumulée au fil des années ou des décennies, à ses limites maximales dans un moment de confrontation, pour se venger de décennies d’oppression. Les manifestants se sont approprié les places publiques, qui étaient auparavant monopolisées pour les célébrations des deux régimes pour vanter ce qu’ils appelaient les réalisations, sans compter l’installation des affiches soulignant l’allégeance aux régimes. C’est cela qui a brisé l’influence des deux systèmes et a établi, pour la première fois depuis longtemps, un pont entre espaces publics et privés, reconstruisant les liens sociaux et politiques que les régimes avaient brisés. Les photos des deux présidents ont été brûlées : c’est le meurtre symbolique du dictateur – l’omniprésence des affiches dans les différentes places, portraits géants en signe d’intimidation pour que les citoyens se sentent toujours observés. En effet, les despotes se considèrent comme des divinités incarnant la symbolique de la paternité et du leadership bien rassurant et apprécié… »

Ziad Majed relève en outre que « les gens ont montré qu’ils sont capables de tenir dans les rues et de persévérer, en refusant de mettre fin à la quête de leurs objectifs tant qu’ils estiment qu’il y a une ouverture à l’horizon. Ils résistent aussi longtemps qu’ils perçoivent que le mécanisme de la répression a perdu pied, ou que la machine n’est plus en mesure d’exercer sa violence oppressive, étant donné la présence populaire massive ».

Sur les causes des derniers soulèvements populaires en Égypte et en Tunisie, Ziad Majed souligne que « les conditions de vie misérables des personnes, l’étouffement de la liberté d’expression, la corruption rampante et la visibilité ostentatoire des richesses ont la capacité de mobiliser ». « Dans une certaine mesure, cela a été sous-estimé par les acteurs politiques, plus préoccupés par les questions juridiques ou celles liées à la politique étrangère », ajoute-t-il.

Comparaison avec d’autres pays arabes

Le succès des soulèvements en Égypte et en Tunisie pourrait-il provoquer un effet boule de neige dans le monde arabe, et dans quelle mesure est-il possible de faire une comparaison entre un cas et l’autre ? Ziad Majed indique sur ce plan que « la Tunisie et l’Égypte ont un caractère distinctif, relié à des éléments qui ne se manifestent pas dans tous les autres pays du monde arabe, en particulier dans le Levant et le Golfe ». « Les régimes tunisien et égyptien sont des systèmes sans bases sociales sectaires ou tribales, dans leur système de défense, précise-t-il. À la place de telles bases, certaines familles, des hommes d’affaires et des partis au pouvoir constituaient la plus vaste structure sur laquelle se basait le système, fournissant aux partisans des avantages financiers, permettant la corruption et le renforcement des réseaux de clientélisme. Toutefois, cette structure n’a pas la capacité de défendre le régime dans des moments comme ceux que nous avons vécus, si les institutions de sécurité ne sont pas unies et capables de le protéger. »

« C’est ce que nous avons vu en Tunisie, où l’armée est devenue l’armée de l’État plutôt qu’une armée du régime, forçant le départ de la tête du système, pour éviter un effondrement total de toutes les institutions, suite aux vagues de colère populaire, indique Ziad Majed. C’est aussi ce que nous avons vu en Égypte, même si l’armée est l’épine dorsale de l’État et du régime en même temps. Mais face à une explosion populaire à grande échelle, l’armée a décidé d’éviter la défense du régime et la confrontation avec les masses. Elle a opté pour la négociation avec toutes les parties et donc pourrait rester le pilier de l’État tout entier, et de tout gouvernement de transition. Ceci est l’autre aspect de la différenciation avec la plupart des pays du Levant et du Golfe (et aussi de l’Algérie), où la direction des armées et des forces de sécurité stratégique appartient à la même secte, tribu ou famille que celle des présidents. »

Des questions pour les semaines à venir

Compte tenu de la portée historique et de l’ampleur des derniers événements sur les scènes égyptienne et tunisienne, comment peut-on envisager l’avenir et les prochaines étapes qui pourraient poindre à l’horizon dans les prochaines semaines. Lucide et réaliste, Ziad Majed soulève sur ce plan une série de questions, plutôt que de se lancer dans des supputations : « Serons-nous témoins de moments de transition démocratique, de l’émergence d’autorités élues en fonction de nouvelles lois électorales, de la séparation des pouvoirs et du respect de la Constitution et de la primauté du droit, ou sommes-nous face à une phase de transition lente et compliquée, avec d’éventuelles modifications du rapport de force, laissant l’armée (dans le cas de l’Égypte) ou l’ancienne élite politique (dans le cas de la Tunisie) jouer le rôle central ? Quel est le rôle futur des Frères musulmans dans ces deux États, en particulier en Égypte, et qu’est-ce que ces changements profonds exprimeront-ils si la confrérie monte en puissance et provoque l’anxiété et la peur chez certains de leurs partenaires dans le soulèvement populaire et chez les autres acteurs en dehors du pays ? S’il y a progression des Frères musulmans, faut-il penser aux conséquences dans plusieurs autres régions et États, en particulier la bande de Gaza, la Jordanie et la Syrie ? Serons-nous face à des modèles inspirés de l’expérience turque, où une armée – laïque – partage le pouvoir avec les islamistes modérés tout en acceptant l’ouverture du jeu politique et l’acceptation de la diversité politique ? »

Et d’ajouter : « Qu’en est-il de la politique étrangère des deux gouvernements à venir, notamment en Égypte, pays stratégique et d’une importance exceptionnelle en ce qui concerne les frontières et les relations avec Israël. Quels seront les termes de son alliance avec les États-Unis et son rôle à la fois dans le monde arabe et le monde islamique ? Et enfin, serons-nous face à de nouvelles surprises dans la région, ou bien les régimes en place tentent-ils de contenir la colère avant son explosion en proposant des réformes – populaires – et des mesures concrètes. Le roi de Jordanie a ainsi limogé son gouvernement et a nommé un nouveau Premier ministre avec un programme de réformes ; le président de l’Algérie a promis de mettre fin à l’état d’urgence dans son pays ; le président du Yémen a déclaré qu’il ne serait pas candidat aux élections de 2013, et enfin le président de la Syrie a déclaré que son régime – le plus répressif du monde arabe – allait bientôt entamer des réformes dites progressives ? »

Et Ziad Majed de conclure : « Il ne fait aucun doute que les semaines à venir seront pleines de changements et de transformations. Plusieurs réponses commenceront à se profiler, apportant avec elles de nouvelles questions. Néanmoins, nous pouvons dire aujourd’hui que même si les processus politiques seront très compliqués, et parfois décevants, quelque chose a changé dans plusieurs pays de la région : la peur a changé de camp, et cela est probablement irréversible ! »

La position des pays occidentaux

Abordant le cas de la position adoptée par les États occidentaux, notamment, lors des soulèvements populaires en Égypte et en Tunisie, Ziad Majed souligne que « les puissances étrangères, en particulier les États-Unis dans les deux cas et la France dans le cas de la Tunisie, sont devenues secondaires pour ce qui a trait à leur influence et ont eu une attitude confuse au niveau de leur politique, du fait qu’elles ont été incapables de s’en tenir à une logique consistante et cohérente ». « Cela ne signifie pas, toutefois, que les puissances étrangères n’ont pas d’influence, surtout à moyen et long terme, précise-t-il. Les capacités économiques et politiques des acteurs étrangers ont un impact profond. Mais tous semblent incapables, à un moment de sursaut populaire, de comprendre ce qui se passe et d’évaluer ses dimensions. Une déclaration durant ces moments-là est détachée de la réalité que la rue, libérée de toute terreur, exprime. »

L’impact des outils de communication

L’un des éléments nouveaux qui caractérisent désormais les soulèvements populaires est sans conteste l’impact des outils modernes de communication. Ziad Majed souligne à ce propos : « Les effets politiques de l’ère de la communication et des outils de la mondialisation technologique jouent un rôle essentiel dans le moment que nous vivons. Les satellites diffusent des images en direct, des sites Web et des blogs publient des informations, les réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter ou YouTube sont devenus des outils efficaces pour la mobilisation. Les téléphones mobiles avec des caméras et des SMS ont été transformés en armes de la plus haute importance ; il est difficile d’en contrôler ou d’en arrêter les porteurs. La transmission instantanée engendre la sympathie immédiate lors des événements, sans aucun effet retard, comme cela se produisait par le passé. Les gens de tous les coins du monde sont touchés par ce qu’ils voient, simultanément, sans qu’il soit nécessaire d’initier une expression coordonnée de solidarité et de sympathie. Plus important encore, la communication assure la diffusion et la transmission des sentiments, crée un effet de contagion et inspire ou motive la rébellion dans les pays et sociétés souffrant du même mal. »

Source: L’Orient Le Jour