Les déboires au quotidien de certains Libanais en Allemagne

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Par Pauline MOUHANNA | 07/02/2011

Une vue de Berlin. (Photo prise du site wilkommenindeutschland.unblog.fr)

Une vue de Berlin. (Photo prise du site wilkommenindeutschland.unblog.fr)

Image dégradée, taux de chômage élevé… Pourquoi certains Libanais d’Allemagne sont-ils si mal perçus ?

L’Allemagne, le pays européen comptant le plus d’émigrés Libanais ? Une réalité plutôt surprenante et pour cause, rien ne prédestinait ce pays à devenir la destination privilégiée de 85 000 Libanais. Résidant à Berlin, Düsseldorf, Mannheim, Aix-la-Chapelle, Francfort, Darmstadt, ou dans d’autres villes, leur situation est pour le moins qu’on puisse dire compliquée. À eux, on associe souvent la migration clandestine, le travail au noir, le taux de chômage élevé, la violence chez les jeunes…
En bref, les Libanais d’Allemagne ont du pain sur la planche et doivent affronter au quotidien le regard de leur société d’accueil. Mais à quoi est due cette situation ? Comment en est-on arrivé là ? Entretien avec Ralph Ghadban, écrivain et chercheur allemand d’origine libanaise. Il a publié notamment Les réfugiés libanais à Berlin, l’intégration des minorités ethniques.

Q- Dès qu’on aborde les Libanais d’Allemagne, vous tenez directement à faire une distinction entre des groupes bien distincts.
R- Quatre groupes bien différents composent en fait ceux qu’on présente comme étant les «réfugiés Libanais» d’Allemagne. Il y a d’abord les Libanais qui sont originaires des faubourgs de Beyrouth. Ils ont quitté le pays lors de la guerre civile en 1975. Ensuite, à partir de 1984, ceux qui sont originaires du Sud et de la zone occupée qui ont pris le chemin de l’exil. Il y a ensuite les Libano-Palestiniens, les Palestiniens tout court et enfin les Kurdes. Tout ce monde qui a quitté le Liban est regroupé en Allemagne sous l’appellation «réfugiés libanais». Mais en réalité, les Libanais d’origine sont au nombre de 60000 personnes.

Pour quelles raisons ces derniers ont-ils émigré et comment sont-ils devenus des réfugiés ?
En 1975, lorsque la guerre éclate, contrairement à d’autres familles, ces Libanais n’avaient aucun lien migratoire avec des pays tels que les États-Unis, l’Amérique latine, l’Australie, ou la France. S’ils se sont dirigés vers l’Allemagne, c’est pour la facilité avec laquelle ils pouvaient bénéficier d’un statut de demandeur d’asile une fois arrivés sur le territoire allemand. Ce statut acquis, ils avaient alors accès à des aides sociales, pouvaient travailler, faire appel à leurs familles restés au Liban… Néanmoins, cette situation ne dura pas plus qu’en 1980. L’Allemagne avait alors tenté de réduire le nombre de ses réfugiés et rendu très difficile leurs conditions de séjour. La situation des Libanais était pour le moins enviable. Interdiction de travail, de scolarité pour les enfants, de formation professionnelle ou universitaire. Obligation de vivre dans des camps isolés et interdiction de sortir de ces camps. En bref, sur le plan humanitaire, leur situation était très délicate. Malgré ces conditions, les Libanais ont continué de fuir leur pays à partir des années 85. Ils émigraient en Allemagne clandestinement souvent puisqu’ils ne pouvaient s’y rendre légalement. Une migration qui s’est donc poursuivie malgré toutes ces exclusions. Hélas, comme on le sait déjà, l’isolement mène souvent au travail illégal et aux trafics en tout genre.

Comment les gouvernements allemands ont-ils géré cette situation ?
Évidemment, ils voulaient renvoyer les migrants illégaux chez eux. Mais avec la guerre avant 1990, ce n’était pas possible. Ensuite, le Liban invoquait l’occupation du Sud pour ne pas prendre en charge ses réfugiés. Après le retrait israélien, le gouvernement disait qu’il n’avait pas les moyens de s’en charger ou qu’il avait des doutes sur leurs identités… Après la guerre de 2006, les réfugiés qui devaient rentrer au pays sont restés en Allemagne et leur statut a changé. Aujourd’hui, après maintes régularisations et les réformes allemandes des lois sur les étrangers, 60% de ces Libanais ont obtenu la nationalité allemande.

Comment vivent-ils et sont-ils tous dans la même situation ?
Isolés durant des années, privés d’apprentissage, une grande majorité de ces migrants ont évolué en marge de la société allemande. D’après des statistiques publiées l’année dernière, 90% sont au chômage. Le travail au noir est fort répandu. Le taux de criminalité est très élevé. Et en moyenne, une famille est composée de 7 membres vivant grâce aux allocations familiales. Leur situation est si lamentable que certains Libanais qualifiés cachent leur nationalité d’origine. Ils disent qu’ils sont arabes pour éviter le regard malveillant posé sur eux. En fait, on peut dire qu’il n’y a pas une migration libanaise en Allemagne mais 2, celle des réfugiés qui ont été naturalisés et celle des étudiants et des diplômés. Ces 2 mondes ne se côtoient et ne se mélangent presque pas.

Opinions d’étudiants
Que pensent des étudiants libanais d’Allemagne de cette situation? Dans ce contexte, comment gèrent-ils le regard posé par eux par la société allemande? Rabih Sleiman, 23 ans, et Hassan Sarout, 25 ans, nous livrent leurs témoignages. Tous les deux travaillent afin de financer leurs études.
Hassan Sarout vit actuellement à Düsseldorf. Il est arrivé en Allemagne en 2006. Originaire de la région de Baalbeck, il a étudié l’allemand à Beyrouth dans une école. «Si j’ai choisi cette destination, c’est tout simplement parce que je parlais bien la langue et je voulais me spécialiser en ingénierie électrique, raconte-t-il. Pour moi, les études allaient me permettre par la suite de décrocher un emploi. Il faut dire qu’en 2006, la situation au Liban était tellement pénible que tout me poussait à l’émigration.»
Il poursuit: «En Allemagne, j’ai été au départ surpris par la situation des réfugiés libanais. Je me rappelle qu’avant de partir, mes proches parlaient souvent d’eux comme étant ceux qui ont quitté le pays et qui envoyaient de l’argent à leurs familles. Mais je ne connaissais rien de leur situation réelle. Ce qui me révolte, c’est qu’ils font tout pour être mal perçus par les Allemands sans s’en rendre compte. Ils touchent l’allocation chômage et ne déclarent pas tous leurs revenus. Ils sont parfois associés au trafic de drogue et à la violence. Évidemment, on n’a pas le droit de mettre tout le monde dans le même sac. Beaucoup sont vendeurs de pizza, ou sont commerçants de voitures, mais ils n’étaient pas au préalable prédestinés à travailler dans ce domaine. Ils se sont retrouvés là parce qu’ils ont galéré pour trouver un emploi, ce qui les pousse parfois à choisir la mauvaise voie. Il n’empêche que certains profitent des avantages offerts par leur pays d’accueil et ne sont pas conscients de la rude responsabilité que cela incombe aux autres Libanais. On passe notre temps à tenter de donner une image positive de notre pays d’origine et des autres émigrés. Ce qui me désole, c’est que cette dure réalité ne devrait pas changer de sitôt.»
Rabih Sleiman vit à Darmstadt et poursuit des études en mécatronique. Il est originaire du Nord, de Minieh. «Certains Libanais qui ont émigré en Allemagne sont en réalité des personnes qui n’avaient aucun avenir professionnel au Liban ou qui n’ont pas réussi leur carrière là-bas, dit-il. Quand ils arrivent en Allemagne en tant que réfugiés, leurs conditions sont difficiles. Par la suite, ils sont présentés comme étant des étrangers profitant des avantages sociaux. Il suffit de constater quelle image d’eux est véhiculée par les médias allemands. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle est très loin d’être positive. Dans ce contexte, quand vous dites à un Allemand que vous êtes libanais, le premier contact est souvent délicat. Ensuite, la confiance s’établit et vous lui exposez votre situation.»
«Je ne suis pas le seul à vivre les choses de cette façon, conclut-il. Beaucoup de Libanais ont gagné l’estime des Allemands grâce à leur sérieux et aux contacts qu’ils ont pu établir.»

Propos recueillis par Pauline MOUHANNA
Source: L’Orient Le Jour