Ce patrimoine qu’on assassine…

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Par Khalil FLEYHANE | 11/01/2011

Le palais Bustros, chef-lieu de la diplomatie libanaise. Les Libanais risquent bientôt de ne plus le voir qu’ainsi, en noir et blanc, dans des albums de photos souvenir racontant en images l’époque révolue où le Liban avait encore une âme et savait encore préserver son patrimoine.

Le palais Bustros, chef-lieu de la diplomatie libanaise. Les Libanais risquent bientôt de ne plus le voir qu’ainsi, en noir et blanc, dans des albums de photos souvenir racontant en images l’époque révolue où le Liban avait encore une âme et savait encore préserver son patrimoine.

Après la Ahwet el-Ezzez de Gemmayzé, vouée à disparaître, et le Théâtre Ingea de Tripoli, récemment abattu, c’est maintenant le palais Bustros, dont les murs abritent depuis l’indépendance le ministère des Affaires étrangères, qui est menacé à son tour. Quand cessera donc cet assassinat en série des symboles de notre patrimoine national ?

Après Kahwet el-Ezez à Gemmayzé, qui laissera bientôt sa place à une banque, et le Théâtre Ingea à Tripoli, rasé sans vergogne en dépit des promesses du ministre de la Culture, un autre symbole du patrimoine libanais est aujourd’hui en péril. Il s’agit du palais Bustros à Achrafieh, qui abrite depuis l’indépendance, c’est-à-dire depuis 68 ans, le ministère des Affaires étrangères et qui risque de subir le même sort. Vendu il y a quelques semaines par son propriétaire, il pourrait bientôt disparaître pour permettre l’édification d’une tour si rien n’est fait pour arrêter ce crime…

Le ministère de la Culture sait-il que le palais Bustros est potentiellement en danger ? Sait-il que son ex-propriétaire, Nayla Antoine Assouad, qui l’avait acheté à Nicolas Bustros en 2005, l’a vendu dernièrement à Raymond Rahmé, après qu’elle n’eut pu mettre la main sur le terrain deux ans après la conclusion de l’achat, comme le stipulait le contrat de vente ?

Qu’attend le ministère de la Culture pour agir avant que ce palais, dont le nom s’est confondu avec les Affaires étrangères libanaises au fil du temps, ne disparaisse ? Si le prétexte invoqué pour ne rien faire est l’inexistence des fonds nécessaires pour acheter ce bâtiment, il est toujours possible de dissuader le nouveau propriétaire de le détruire pour édifier une tour sur le site, comme il en a exprimé l’intention, sitôt fini le déménagement du ministère des Affaires étrangères sur le site actuel de l’Escwa, au centre-ville. L’Escwa, dont le contrat de location finira bientôt, devrait en effet déménager pour s’installer à la Maison de l’ONU, en construction à Dbayé.

De son côté, le nouveau propriétaire du palais Bustros, qui possède le terrain jouxtant le ministère et qui sert actuellement de parking, n’a pu jusqu’à présent creuser les fondations pour l’immeuble qu’il souhaite édifier. C’est pourquoi il voudrait que le ministère déménage incessamment, quand bien même la première pierre du nouveau siège des Affaires étrangères n’a pas encore été posée. L’ancien propriétaire de ce terrain transformé en parking, Robert Moawad, avait désespéré de pouvoir construire un immeuble à la suite de pressions exercées par certaines autorités, qui lui avaient conseillé d’attendre la fin des travaux de construction du nouveau ministère au centre-ville. M. Moawad avait aussitôt demandé l’avis d’ingénieurs qui, après une étude de terrain, l’avaient prévenu que tout chantier menacerait sérieusement le palais Bustros. Il avait aussitôt abandonné son projet d’édifier une tour et avait fini par vendre le terrain à M. Rahmé.

De plus, des sources responsables ne manquent pas de poser une question parfaitement judicieuse : pourquoi le gouvernement n’achèterait-il pas le palais pour le transformer en résidence d’accueil pour les hôtes de marque en visite à Beyrouth, ce qui éviterait par la même occasion de débourser des sommes faramineuses pour les installer dans des hôtels de luxe durant toute la durée de leur séjour, comme c’est le cas actuellement ? N’est-il pas de la responsabilité de l’État de préserver le patrimoine national ? Et si le bâtiment n’est pas classé parmi les biens du patrimoine national, et qu’il n’existe aucun texte juridique pour intervenir en faveur de sa sauvegarde, n’est-il pas temps pour l’État d’intervenir pour bloquer ce processus d’annihilation de la mémoire architecturale de ce pays, en achetant les lieux qui sont associés à son histoire ?

Un pays sans mémoire n’a pas d’avenir. Les pierres sont là pour témoigner de ce que les hommes ont été et ont réalisé. Lorsqu’elles disparaissent sous la contrainte, elles nous « effacent », et toute notre histoire et notre patrimoine culturel s’en vont avec elles. Cela, il est grand temps de le réaliser.

Source: L’Orient Le Jour