Lecture géopolitique de la situation des chrétiens d’Orient

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Par Nabil Khalifé | 11/01/2011

 

La colère des coptes égyptiens après l’attentat d’Alexandrie.

Débat Un synode épiscopal sur les chrétiens du Moyen-Orient s’est tenu au Vatican du 10 au 24 octobre dernier à l’initiative du pape Benoît XVI. À l’occasion des travaux de ce synode, qui avait pour thème « L’Église catholique au Moyen-Orient : partenariat et témoignage », Nabil Khalifé, professeur universitaire et chercheur en géopolitique, a élaboré une importante étude à portée stratégique donnant une lecture géopolitique de la situation et du devenir des chrétiens d’Orient.

Comme à l’accoutumée pour chaque synode épiscopal, un document préliminaire, Lineamenta, a été élaboré, reflétant les préoccupations, les inquiétudes, les épreuves, et les aspirations des participants au synode sur la situation de l’Église au Moyen-Orient qui s’est tenu au Vatican du 10 au 24 octobre 2010 à l’initiative du pape Benoît XVI. Sur base des Lineamenta, un autre document a été élaboré, l’Instrumentum Laboris, servant de document de travail pour le synode.

Ce synode s’est clôturé par la publication de l’Exhortation apostolique que le souverain pontife a adressée aux chrétiens du Moyen-Orient et du monde afin de définir la vision de l’Église concernant la situation des chrétiens dans la région et ce qui devrait être envisagé afin de consolider leur identité chrétienne et renforcer le partenariat ecclésiastique entre les Églises catholiques dans la région, entre celles-ci et les Églises non catholiques, ainsi qu’entre elles et les religions juive et musulmane, de sorte que l’Église catholique devienne un partenaire véritable et un réel témoignage pour toutes les nations.

Une lecture complémentaire, à caractère géopolitique, portant sur la situation des chrétiens d’Orient, est rendue nécessaire pour les considérations suivantes :

1 – La lecture synodale, telle qu’elle apparaît dans les deux documents précités, est une lecture quasiment purement religieuse. Or, au Moyen-Orient, tout ce qui est religieux approche le politique, et tout ce qui est politique approche le religieux. La vérité fondamentale, qui est l’essence de l’idéologie religieuse, devient une vérité métaphysique / sociale dans le même temps, car les musulmans n’établissent pas la distinction entre la religion et la politique (Instrumentum Laboris, article 96).

2 – En contrepartie, il existe des textes élaborés par des religieux, des laïcs, et des responsables politiques qui portent sur le synode mais qui sont fondés sur un background politique (sectaire) et sur une analyse qui est en apparence religieuse mais dont l’essence est politique. Ces textes visent à déboucher sur des objectifs politiques basés sur des prétextes religieux (comme l’ouverture, le dialogue, la réforme, etc). De tels textes sont généralement fondés sur des hypothèses sociologiques erronées.

3 – Dans ce cadre, l’analyse géopolitique pertinente ne peut pas, et ne doit pas, être fondée sur une cause sectaire, ou soutenir celle-ci. Elle doit, en outre, rejeter tout déterminisme, qu’il soit historique ou géographique (Cycela Csurgal : « Le facteur religieux dans l’analyse géopolitique » ; in : Géopolitique, Religions et Civilisations, L’Âge d’Homme ; Lausanne, 2003 ; p. 16).

Conformément à ces deux critères, l’analyse géopolitique pourrait être plus crédible dans sa globalité et sa liberté, notamment dans son exposé de la situation sociopolitique des chrétiens du Moyen Orient, et sa portée géographique, « tenant compte des différents paramètres historiques, géographiques, stratégiques, politiques, culturels, démographiques, et économiques de cette situation ».

4 – Il existe plusieurs données fondamentales qu’il est nécessaire de rappeler et de prendre en considération en ce qui concerne les chrétiens du Moyen Orient, que ce soit au niveau des groupes, des Églises, des institutions ou des personnes :

– Les Églises chrétiennes (catholiques et non catholiques) présentes le long de la partie est de la Méditerranée, de la Cilicie /petite Arménie à l’Égypte, en passant par la Turquie, l’Irak, la Syrie, le Liban et la Palestine, sont, selon la définition géopolitique, des « Églises frontalières ». Comme toute zone frontalière, elles représentent donc un point de jonction entre l’est (musulman) et l’ouest (chrétien). Tout événement ou changement au sein de ces deux mondes se répercute ainsi sur elles.

– Une église qui n’a pas de dimension géographique n’a pas d’histoire. La géographie est le berceau et le moteur de l’histoire. On ne peut donc comprendre la situation des chrétiens du Moyen-Orient qu’à la lumière d’une lecture géopolitique de la carte de la région. Ceux qui œuvrent à sortir les chrétiens géographiquement de la région cherchent à les faire sortir de l’histoire de la région.

– Il ressort de la lecture des Lineamenta et de l’Instrumentum Laboris que les auteurs de ces textes ont tendance à occulter le problème essentiel des chrétiens, voire de toutes les communautés de la région, à savoir le problème des minorités. Une telle orientation – qu’elle soit préméditée ou le fruit d’une mauvaise évaluation – n’aide pas à la réalisation des objectifs recherchés par ce synode.

e – Le texte synodal ne peut, certes pas, et ne doit pas, être un texte à caractère géopolitique. Mais dans des cas exceptionnels, comme dans le cas du Moyen-Orient où sont présentes et s’affrontent 59 minorités religieuses, ethniques et linguistiques – constituant la plus forte concentration de minorités dans le monde – et à la lumière de la présence d’une majorité arabe sunnite, le texte en question ne peut pas occulter la dimension géopolitique de tout ce qui se passe, et qui s’est passé, dans la région, notamment au plan de l’impact sur les chrétiens. La vision écrite, seule, ne suffit pas, elle doit être accompagnée d’une vision géopolitique de manière à former, ensemble, la base solide d’une analyse correcte, conformément à la règle d’or qui dit que « l’analyse d’une situation sous-tend la solution ».

– Enfin, l’analyse des problèmes auxquels sont confrontées les sociétés dans le monde d’aujourd’hui, notamment les problèmes d’ordre religieux, nécessite une analyse géopolitique tenant compte de deux facteurs déterminants : le premier est le déclin des idéologies gauchistes et nationalistes qui prétendaient détenir la vérité au niveau de l’interprétation des problèmes de la société et de l’univers. Ces idéologies prétendaient constituer, elles, « la solution » ; le second facteur est l’émergence d’une théorie attribuée à l’ancien ministre français de la Culture André Malraux qui disait que « le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas » (1). De fait, Malraux a affirmé que le problème du siècle est religieux, en ce sens que « la mission du XXIe siècle est de réintroduire le divin dans l’homme, après qu’il en eut été écarté, cette dimension divine devant constituer en quelque sorte un flambeau dans la vie de l’homme, lui éclairant la voie pour sortir de la bêtise dans laquelle il a été plongé du fait des tentations de notre ère. Cela permettrait à l’homme de revenir au plus profond de son être au niveau des valeurs spirituelles que les religions ont enraciné en lui, et de vaincre ainsi la folie du choc des identités religieuses traditionnelles. Les prémices étaient d’ailleurs apparues avec l’émergence de la révolution iranienne.

(1) Le Monde des Religions, n° 13, 2005. Dossier spécial de 30 pages : Pourquoi le XXIe siècle est religieux ?

Source: L’Orient Le Jour