La république de la peur

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11/01/2011, par Léa BAROUDI

Nous nous sommes depuis longtemps et trop souvent posés cette même question pesante : pourquoi le Liban, notre si beau pays, qui a tout pour devenir un pays message de paix, de prospérité et de convivialité, subit-il une crise existentielle qui semble s’éterniser et qui nous remplit de colère, de désillusion et parfois de désespoir ?
Longtemps nous avons écouté les analyses d’« experts » qui affirment que cela est dû à notre emplacement géographique stratégique, aux ingérences régionales, aux conflits d’intérêts des grandes puissances et à de fumeuses « conspiracy theories », enfin une situation qui dépasse notre minuscule pays. Ces analystes concluent que nous devons nous résigner à accepter le fait accompli sans nous poser de questions et sans rechigner.
Mais en réalité la réponse est plus simple, plus bête et bien plus triste : cette crise a pour cause nos peurs. Depuis les années 50, nous, un peuple bon vivant, entreprenant et courageux, vivons sans vouloir l’admettre, dans une « république de la peur ». Peur des attaques israéliennes, peur d’être opprimés par un voisin plus puissant, peur d’une radicalisation du monde arabe, peur de guerres « civiles » importées, et surtout peur les uns des autres, chacun se cloîtrant dans sa communauté. Les chrétiens, aujourd’hui minoritaires, ont peur d’être marginalisés, ou pire de subir le même sort que les chrétiens d’Irak. Les sunnites ont peur d’un coup de force chiite qui dégénérera en un conflit intramusulman au niveau régional. Les druzes, une autre minorité, craignent la marginalisation et l’extinction. Les chiites ont peur de se retrouver à nouveau mis à l’écart socialement et politiquement. Conséquemment à cette peur sectaire et ce manque de confiance des uns et des autres, le Liban connaît une lutte constante pour le pouvoir, chaque communauté choisissant de se protéger à sa façon, soit en cherchant à se réfugier derrière une puissance extérieure, soit en se procurant des armes défensives ou offensives, soit même en essayant de diviser le pays en bastions communautaires… Tout cela avec les résultats désastreux que l’on connaît.
Pour cause d’allégeances extérieures, d’autopréservation politique ou d’intérêts personnels, notre classe politique a été incapable de nous aider à surmonter nos peurs, se rabattant sur des solutions bâclées et temporaires à des problèmes autrement plus fondamentaux qui n’ont cessé de se compliquer de génération en génération.
Nous devons comprendre que ces solutions sectaires ne nous aideront jamais à bâtir une nation viable pour les générations à venir. La vraie garantie à notre survie ne peut provenir que d’un État fort. Respecter la Constitution, consacrer le règne de la loi, assurer le bon fonctionnement des institutions, résoudre tous les problèmes sous l’ombrelle de l’État, exprimer nos opinions à travers des élections parlementaires et respecter le résultat de ces élections sont autant de conditions préalables et essentielles pour garantir un État démocratique viable.
Malheureusement, cette vision est aujourd’hui très loin de la réalité car de nombreux partis politiques tentent désespérément de saper les fondements de l’État et menacent son existence même soit pour des raisons idéologiques, soit pour perpétuer le règne de l’impunité, soit encore par soif du pouvoir. Ce danger apparaît d’une manière flagrante dans les tentatives désespérées de saboter le Tribunal spécial pour le Liban, dans le refus obstiné d’un parti de renoncer, au profit de l’État, à son arsenal impressionnant d’armes lourdes, dans les menaces continuelles de ce même parti d’utiliser ces armes pour parvenir à ses fins, et dans les appels répétés d’un autre parti à la désobéissance civile si le gouvernement ne cède pas au chantage.
Le seul moyen de contrer cet environnement hostile est que nous prenions réellement conscience du danger, de nos responsabilités en tant que citoyens et de l’importance d’afficher au grand jour notre allégeance totale à l’État et à la Constitution. Cet engagement doit passer avant toute autre allégeance, qu’elle soit religieuse, sectaire ou partisane.
Notre devoir, en tant qu’activistes rêvant d’un Liban meilleur, est de faire parvenir ce message, pour que la société civile sorte de son apparente léthargie, exige d’avoir son mot à dire et devienne un acteur incontournable sur la scène politique. Les leaders du Liban de demain – démocratique, indépendant, libre et souverain – naîtront de là.
L’apathie et le défaitisme ne sont plus permis quand le devenir du pays est en jeu ; pour nous, Libanais, ce n’est pas le fameux « yes we can » qui est de mise aujourd’hui, mais « yes, we have to »… « We have to » pour notre avenir, pour nos enfants, pour le Liban.

Source: L’Orient Le Jour