Pourquoi cet acharnement contre les chrétiens d’Orient ?

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08/01/2011, Par Cheikh Mohammad NOKKARI

Pour expliquer les raisons de l’acharnement contre les chrétiens d’Orient, je m’écarte de la thèse classique, pourtant apparente et susceptible d’être soutenue, qui indique que ces attaques seraient téléguidés par un groupe de musulmans extrémistes. Sans jamais passer sous silence leurs actions aveugles, extrémistes et contraires aux principes tolérants de l’islam, je pointe du doigt d’autres vrais coupables à qui profitent ces crimes.

L’islam, comme les autres religions, a connu tout au long des siècles des groupes extrémistes qui sont nés puis ont disparu. Leurs agissements perceptibles et identifiables étaient limités dans le temps et dans l’espace. Mais c’est la première fois qu’on assiste à une généralisation des attaques extrêmement violentes dont les commanditaires ne peuvent qu’être dépourvus de tout humanisme, de tout respect à la vie, et de toute piété envers Dieu. La rapidité et l’efficacité avec lesquelles opèrent les exécuteurs de ces massacres, en franchissant rapidement et facilement les frontières, laissent supposer que nous sommes devant des commanditaires extrêmement puissants et bien organisés à l’échelle mondiale. Le fil conducteur, selon l’avis de plusieurs observateurs avisés, devrait être recherché dans la pensée de quelques rabbins extrémistes qui croient à la proche venue du Messie, laquelle surviendrait après une grande guerre au Moyen-Orient. Si ces idées étaient propagées uniquement à l’intérieur du cercle fermé de ces rabbins, sans vouloir influencer d’autres groupes activistes et extrémistes, les méfaits dévastateurs de telles prophéties seraient restés limités à leurs écrits. Mais ces idées ont été vite adoptées et activement soutenues par les chrétiens fondamentalistes des États-Unis très influents sur la scène politique américaine. Un de leurs porte-parole a scandé en 2002 : « Il ne peut y avoir de paix avant l’avènement du Messie » (voir l’article qui porte le même titre dans Le Monde diplomatique de septembre 2002).

Ces deux visions, presque identiques, côtoient une politique sioniste qui rêve du Grand Israël lequel, pour vivre en tant qu’État exclusivement juif, doit être entouré d’États confessionnels. Les cartes de ces États existent : il s’agit d’un ou plusieurs États sunnites, d’un État chiite, d’un État druze, d’un État alaouite. Mais ce qui reste ambigu, c’est l’existence d’un État chrétien, ou plutôt la présence des chrétiens en Orient. Question : pourquoi l’existence de ces chrétiens leur pose un problème majeur ? Préféreraient-ils les déplacer en dehors du Moyen-Orient, comme ils ont essayé de le faire plusieurs fois, ou les regrouper à l’intérieur du Liban ? Ce qui me paraît plausible, c’est qu’ils cherchent à faire de cette question des « chrétiens d’Orient » un sujet de conflit, qui dégénère avec les tensions sunnites-chiites, en guerre globale.

Ni les sunnites ni les chiites ne voient dans l’existence immémoriale et enracinée de leurs frères chrétiens en Orient une menace qui pèse sur eux. Au contraire, le multiconfessionnalisme est un produit de l’islam et son respect passe par le respect même du Coran qui en fonde ses principes intangibles. Tel n’est pas le cas de l’exclusivisme judaïque qui donne son caractère juif à l’État d’Israël (voir le livre de Georges Corm : Introduction à l’étude des sociétés confessionnelles, et le livre d’Edmond Rabbath : La formation historique du Liban politique et constitutionnel).

La guerre d’Irak, les massacres des chrétiens irakiens (on parle des milliers de missionnaires sionistes qui opèrent actuellement en Irak), les troubles confessionnels en Égypte entre musulmans et coptes, la division du Soudan en Nord et Sud, les illusions d’une crainte arabe face à une hégémonie perse, les préparatifs de déclenchement à tout moment d’une guerre sunnites-chiites, sont tous orchestrés par les mêmes chefs.

Ces chefs d’orchestre ou metteurs en scène ne sont pas virtuels, ils existent et sont extrêmement agissants. La décision du déclenchement de la guerre contre l’Irak ne date pas de loin ; cette guerre réveille en nous des souvenirs douloureux et elle continue à faire des ravages dans notre région. Ils s’inspirent dans leurs discours d’une interprétation déformée des extraits du Talmud. Au lieu de parler de la grande guerre à laquelle ils se préparent, mieux vaut parler de leurs intentions de provoquer une guerre globale en vue de préparer la venue de leur Messie. Ils soutiennent une thèse dont les points essentiels peuvent être tirés d’un article écrit par Ron Chaya le 5 janvier 2009 à Sukkat David intitulé : « Vu par le Torah : Le conflit final » :

« … aucun de ces grands d’Israël ne dit ces choses (cette guerre éminente) de façon publique et explicite. Nous n’avons droit qu’à des rumeurs qui circulent, dont l’origine provient de personnes à qui ces grands d’Israël auraient dit ces choses en privé. Néanmoins, D.(Dieu) nous a donné la raison, celle-ci nous permet d’analyser et de tirer des conclusions. » Parmi les signes les plus clairs de l’approche de l’époque messianique : « – La montée mondiale de l’islam fondamentaliste apparaît de façon très claire dans les textes de ‘Hazal comme s’inscrivant dans le « programme » des événements prémessianiques : Yalkhout Chimoni (recueil de midrachim datant de plus d’un millénaire) parachat Lekh Lékha 14 : « Le messie « grandit » sur Ichmaël (Ismaël signifie ici les Arabes). » C’est-à-dire qu’Ichmaël est le « véhicule » qui, malgré lui, prépare et hâte la venue du Messie. Le Baal hatourim (XIVe siècle) fin parachat ‘Hayé Sara : « Quand Ichmaël tombera à la fin des temps, alors viendra le Messie. »

« Rabbi ‘Haïm Vital (élève du Ari zal, auteur des plus importants livres de la Cabbale, XVIe siècle), dans son livre Daat ha-ets tov, chap. 124 : « …après les 4 royautés qui ont opprimé le peuple d’Israël (Babylone, Perse, Grèce, Rome, et par extension l’Occident) viendra une cinquième royauté avant la venue du Messie : Ichmaël. » Le plus vieux midrach, Pirké de Rabbi Eliezer (1er siècle), chap. 32, affirme : « Pourquoi est-il appelé Ichmaël (nom qui signifie « D. écoutera ») ? Car à la fin des temps, D. écoutera la voix de la plainte du peuple d’Israël due aux souffrances que leur feront endurer les enfants d’Ichmaël. C’est pour cela qu’il fut nommé Ichmaël, pour nous informer que « Yichmaël vé-yaanem », que D. écoutera et nous répondra (tehilim 55).

« – Le conflit qui est censé éclater à ‘Hanouka est censé nous amener à une généralisation du conflit dans le monde entier. Dans le traité Yoma, page10a, il est écrit qu’il y aura une guerre entre la Perse et l’Occident. Aujourd’hui, rien ne semble plus probable.

« Le commentaire du Malbim (sur le verset 45 du chap. 2 de Daniel) explique aussi qu’avant que Machia’h se dévoile, l’Occident attaquera d’une part l’Irak et d’autre part l’Iran. Il semblerait que nous soyons vraiment au centre de ces événements.

« Il poursuivit : Que devons-nous tirer de l’étude de tout cela ? « Ène Israël negaline éla al yédé téchouva », Israël ne peut être sauvé que par la téchouva. Comme susmentionné, le but pour lequel D. a créé Ichmaël est que nous crions vers Lui.

Alors commençons à crier ! Et écoutons les paroles rassurantes qu’Il nous communique par l’entremise du midrach : « Mes enfants, pourquoi avez-vous peur ? Tout ce que J’ai fait, Je ne l’ai fait que pour vous. N’ayez pas peur, le temps de votre guéoula est arrivé. »

Il s’agit donc d’une intention d’amour et d’affection toute particulière que Dieu témoignerait exclusivement à son peuple élu. Cette intention justifierait « les cris » des enfants d’Isaac et de leurs alliés contre les enfants d’Ismaïl (qu’ils soient musulmans ou chrétiens). À l’opposé de leur thèse, nous, chrétiens et musulmans croyons que Dieu ne s’est pas adressé exclusivement aux enfants d’Isaac et a abandonné les enfants d’Ismaïl. Il n’a pas créé non plus Ichmaël (et ses descendants) pour faire souffrir Isaac et ses enfants. Le Dieu juste témoigne Son amour à toute l’humanité, sans aucune distinction de race, de couleur et de religion. Il est dit dans l’Évangile : « Celui qui n’aime pas n’a pas connu Dieu, car Dieu est amour. » Le Coran aussi appelle à la connaissance mutuelle entre tous les peuples de la terre, entendu que cette connaissance mutuelle ne peut être construite que par le biais de l’amour et du respect de l’autre : « Ô vous, les hommes ! Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle. Nous vous avons constitués en peuples et en tribus pour que vous vous connaissiez mutuellement. En vérité, le plus noble d’entre vous auprès de Dieu est celui qui l’emporte en piété. »

Face à leurs cris et à leurs haines, la seule réponse à leur donner c’est d’être vigilants et de multiplier les initiatives qui nous rapprochent les uns des autres. Que nous soyons sunnites, chiites, druzes, maronites, catholiques, orthodoxes, assyriens ou coptes, nous sommes tous des frères et des citoyens des mêmes pays, nous partageons les mêmes désirs, les mêmes bonheurs, et nous subissons la même souffrance et les mêmes difficultés de la vie. Plus que jamais nous, les musulmans, sommes attachés à la vie commune avec nos frères chrétiens.

Cheikh Mohammad NOKKARI, Juge Charei de Beyrouth

Source: L’Orient Le Jour