Où va le pluralisme scolaire au Liban ?

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05/01/2011, Par Antoine MESSARRA

Il fallait enfin crever l’écran d’un discours de surface sur le pluralisme scolaire au Liban. Comment ? En fouillant dans les « projets de mission » ou chartes des écoles pour inventorier les finalités et les valeurs, déclarées, non dites et surtout celles effectivement pratiquées.
La recherche du P. Salim Daccache, ancien recteur du Collège Notre-Dame de Jamhour et doyen de la faculté des sciences religieuses à l’Université Saint-Joseph, ose s’aventurer au cœur du problème de la valeur de l’éducation, « champ semé de mines », selon l’expression du Pr Maurice Sachot, à un moment surtout où nous sommes saturés d’une inflation de travaux quantitatifs, descriptifs, sans horizon sur l’éducation 1.
En témoin, acteur engagé et « citoyen qui prête l’oreille », l’auteur joint la logique de l’analyse à celle de la synthèse, les trois objectifs de l’éducation étant d’ « instruire, qualifier et socialiser » (p. 88).
À l’encontre de la paresse intellectuelle, aujourd’hui fort répandue dans des milieux académiques, qui analyse tout, absolument tout, suivant la grille confessionnelle, l’auteur va droit au transcommunautaire.
À l’encontre aussi de la propension à des dialogues interculturels débridés et sans boussole, l’auteur écrit : « Sans valeur, il n’y a point de communication possible. » Louis Lavelle parle d’ailleurs de la valeur comme « la rupture de l’indifférence face aux choses qui nous entourent » (p. 83).

Œuvre singulière
Il s’agit d’une œuvre différente, singulière pour de multiples raisons.
Elle va au cœur du problème de la valeur dans la pratique éducative, surtout dans une société pluricommunautaire. L’étude du problème des valeurs déborde l’approche exclusivement cognitive d’après une enquête d’opinion et par sondage, si fidèle qu’elle soit. La recherche en sciences de l’éducation au Liban est saturée de travaux quantitatifs, purement cognitifs, sur ce que les gens cogitent et proclament.
La recherche est singulière parce qu’elle aborde un problème actuel, celui des projets de mission ou chartes des écoles. Dans le supermarché de valeur de la mondialisation, parfois pour être à la mode, des écoles élaborent des projets de mission. Perspective nécessaire pour s’identifier, mais quelle distance sépare ce qui se dit de ce qui se fait ?
Analyser le discours des chartes ou projets de mission, c’est engager une démarche critique qui relève les non-dits, les équivoques, la propension naturelle au lancement des slogans qui camoufle la réalité à la fois du dire et du faire. Talleyrand disait : « La parole a été donnée à l’homme non pour dire la vérité, mais pour la cacher. »
La recherche est aussi singulière parce qu’elle réussit à associer le pragmatisme des objectifs et de la méthodologie au souci de découverte du sens d’une façon non pas abstraite, mais dans le vécu.
La recherche est engagée, avec « implication forte du chercheur dans son objet d’étude » (p. 27). « La comparaison en éducation, écrit Salim Daccache, est une histoire de sens et non pas un rangement systématisé de faits (p. 30). » Il cite sur ce point Marcel Mauss : « On a comparé des nombres qui n’ont pas du tout la même signification dans les diverses statistiques européennes. » (p. 32). Il souligne : « Aucune étude systématique n’a été auparavant faite sur les textes de mission des écoles libanaises . » (p. 46).
Malgré la tendance ambiante à la quantification, au descriptif, au cognitif, l’auteur souligne clairement : « Notre approche de la question scolaire au Liban est valorielle . » (p. 64). La finalité ainsi posée « n’est pas du ressort de la science, mais de la philosophie. » (p. 80). Une telle perspective tranche avec les dérives de sciences de l’éducation et engage de nouvelles approches. Citant Maurice Sachot : « L’école, l’éducation s’est coupée de la finalité qui la fonde : à savoir instruire le jugement . » (p. 78).
Avec profondeur et pour en revenir aux origines, l’auteur se demande « ce qu’enseigner et éduquer veulent dire » (p. 81). On mesure l’importance et la gravité d’une telle perspective quand on constate : « Les philosophes des valeurs ne sont pratiquement plus lus, mis à part F. Nietzsche dont le nihilisme exprime essentiellement l’absence de valeur de référence. » (p. 82).
Comment concrétiser les valeurs ? C’est le comportement qui transmet les valeurs, les manières d’être. Il faudra revenir en sociologie à l’étude des comportements, au behaviorisme qui montre la dichotomie ou la conformité entre les valeurs proclamées et les comportements. Finalement, ce qui reste, c’est ce qu’on a vu et vécu.
L’œuvre du P. Salim Daccache est singulière par son apport fort utile à la pédagogie appliquée, sa méthodologie qualitative pertinente qui tranche avec des travaux antérieurs au Liban, ses prospectives qui devraient inciter à d’autres recherches appliquées et à des changements de valeurs dans les pratiques pédagogiques. L’auteur va droit au but, sur ce qui se dit et ce qui se fait. L’éducation en effet est par essence relation et comportement.

De nouvelles pistes
Les chartes des écoles sont un indicateur fort utile sur les orientations des écoles quant aux valeurs, surtout dans la société multicommunautaire libanaise. L’auteur, parce qu’il ne se fait pas d’illusions sur le discours, malgré toute sa pertinence, va aussi à l’usus des chartes, à leur mode d’emploi dans des pratiques éducatives.
Déjà, rassembler toutes ces chartes et traduire en français une grande partie constituent une œuvre en soi pour des analyses comparatives. Et aussi pour la visibilité et la transparence de ces textes qui parfois contiennent des clauses équivoques que des écoles préfèrent ne pas trop expliciter. Il faudra que l’auteur rassemble ultérieurement toutes ces chartes, classées et colligées avec éventuellement une introduction succincte, à l’usage d’autres chercheurs, éducateurs et ingénieurs de chartes scolaires, et cela dans un document distinct disponible dans les grandes bibliothèques.
J’avais toujours recommandé, d’après mon expérience dans l’éducation et la recherche, d’aller vers le relationnel, le comportemental, tout ce qui se rapporte à la valeur, le vécu concret et au quotidien en sciences de l’éducation, sauf quand il s’agit de politique publique d’administration scolaire, de gestion et d’économie de l’éducation.
L’œuvre va à la source des processus de reproduction et détermine les pistes où il faudra s’engager et œuvrer pour un changement opérationnel.
À l’échelle comparative, les travaux sur l’interculturalité, la convivialité, le vivre-ensemble, fort à la mode aujourd’hui, devraient emprunter ce genre d’approche au cœur du vécu comportemental et de valeur, le dire et le faire, tant pour l’analyse que pour l’action.
La recherche nous ramène aux fondamentaux, aux principes matriciels de la pédagogie vécue. Il faudrait, à l’avenir, que tout projet de mission ou charte d’une école soit complété par un mode d’emploi déterminant quelles sont les pratiques compatibles avec les principes et quelles sont les pratiques incompatibles.

Antoine MESSARRA
Membre du Conseil
constitutionnel
Professeur

1- Salim Daccache, « Le pluralisme scolaire au Liban (finalités et valeurs des projets de mission et leur mise en œuvre), thèse en sciences de l’éducation », Université de Strasbourg, 2010, 556 p.

Source: L’Orient Le Jour