Marécages

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08/01/2011, Par Ziyad Makhoul

Première semaine de 2011. En dents de scie.

Impressionnante est la faculté de ce pays, toutes composantes confondues, à dynamiter dans ses moindres recoins le concept d’évolution. L’avortement est quasi immédiat, spontané : si par le plus pur des hasards un changement, miraculeusement, pointait le bout de son nez, qu’il commençait à balbutier, qu’un peuple se surprenait, tout frémissant, à espérer, hop, on l’explosait dans l’œuf. Ou bien implosait-il, faute de (bonnes) volontés. L’histoire a beau être ce bon vieil éternel recommencement, au Liban, elle finit par ne ressembler qu’à une miteuse peau de chagrin.

La nouvelle année commence exactement comme la précédente s’était terminée. Pire encore, parce qu’en ce pays, on ne stagne même plus – si seulement : janvier 2011 ressemble déjà furieusement à janvier 2008. Les tentes qui, il y a trois ans, pullulaient et polluaient ce all man’s land absolument sacré qu’est le centre de la Cité, ces tentes sont revenues ; elles sont bel et bien là, solidement amarrées, et si elles ne sont pas encore visibles, elles sont extrêmement efficaces : le Conseil des ministres est au chômage technique, le Parlement ne s’est pas réuni en séance plénière depuis des lustres (les promesses gasconnes de Nabih Berry valant ce qu’elles valent…) et le chef de l’État n’arrive même pas à exercer une de ses rares réelles prérogatives, à savoir imposer un nouveau round de la table de dialogue, aussi folklorique et oiseuse soit-elle.

À l’ombre de ces tentes virtuelles jusqu’à nouvel ordre (iranien), un néo-Doha, tout aussi métaphorique, se cuisine depuis des semaines pour prévenir et empêcher (c’est ce qui se dit officiellement…) la réédition de mai 2008 que provoquerait la publication de l’acte d’accusation du Tribunal spécial pour le Liban – laquelle publication, il faut le dire, devient aussi attendue qu’une interview en mondovision de l’époque d’une Greta Garbo percluse de caprices.

Les fourneaux ont beau être syro-saoudiens et non plus qataris cette fois, Saad Hariri a beau multiplier ses sauts de puce à New York au chevet du convalescent Abdallah d’Arabie, Washington a beau agiter en même temps, avec une étonnante dextérité, carottes et bâtons à l’adresse de Damas et de Téhéran qui boudent, menacent puis minaudent comme les plus consommées des bimbos, le fait est là : c’est sans aucun doute un Doha II. On ne stagnait plus pour mieux reculer certes, sauf que désormais, c’est littéralement que l’on s’embourbe – et pas n’importe où : dans les cloaques pas si lointains de l’Anschluss syrien, lorsqu’aucune solution libano-libanaise n’était souhaitée, tolérée ou admise.

Et à l’exception de quelques voix qui continuent de s’époumoner dans un désert d’indifférence, cet état de fait ne dérange pas grand monde. Le problème est d’ailleurs bien plus retors que cela : ceux qui appellent infatigablement leurs compatriotes à se transcender pour accoucher d’un règlement 100 % local et s’éviter ainsi les écarlates stigmates d’un piteux (et énième) assistanat savent pourtant que ce serait là une gigantesque naïveté : depuis quand les Libanais ont-ils réussi seuls et armés, tous, de cette évidence que cheikh Mohammad Mehdi Chamseddine semble avoir emmenée avec lui : que leur pays est une patrie définitive, depuis quand ont-ils réussi à s’autogérer, à tous les niveaux ?

Très étrangement, s’ils l’avaient voulu, ces Libanais auraient pu profiter de l’hyperonusien TSL pour commencer cette longue œuvre au blanc ; profiter de l’affaire du siècle, l’assassinat de Rafic Hariri, pour apprendre à organiser ensemble leur être-au-monde, avec toutes leurs différences et leurs rares et petits dénominateurs communs, et sans ingérences extérieures, quelles que soient leur nature ou leur forme. Cela aurait été certainement plus aisé si la victime de l’attentat du 14 février 2005 n’avait pas été sunnite et si les suspects présumés toujours virtuels n’avaient pas appartenu à une formation chiito-chiite, et pourtant, rien ne garantit que dans ce cas-là, les Libanais auraient voulu amorcer la plus nécessaire de ces (r)évolutions qu’on leur interdit ou qu’ils s’interdisent : l’autogestion….

L’année 2010 s’était pourtant achevée sur une belle initiative, concoctée par Samir Frangié et le 14 Mars et d’inspiration sud-africaine post-apartheid : le Rassemblement pour la justice et la réconciliation – une espèce de Liban arc-en-ciel à l’image de ce que Nelson Mandela et Desmond Tutu avaient voulu pour leur patrie qui s’était férocement déchiquetée et que l’on avait espéré dans ces mêmes colonnes depuis avril 2005…

Cette initiative aurait été le terreau idéal : rien n’est plus urgent, aujourd’hui, que ces deux concepts, justice et réconciliation, seuls à même d’assurer au Liban sa stabilité plus que bancale et de catalyser la construction de son avenir. Rien. Sauf qu’avant cela, il s’agit pour le Hezbollah non seulement d’accepter que justice se fasse, mais de se réconcilier d’abord avec lui-même. De cesser donc d’écouter le CPL et son chef.

Une résolution, aussi utopique soit-elle, que l’année 2011 et la quasi-totalité de la communauté chiite accueilleraient sûrement avec plaisir et soulagement.

Source: L’Orient Le Jour