Le nom de la terre

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06/01/2011, par Fifi Abou Dib

Forcément ils repartent, et dans la tradition chrétienne, c’est aujourd’hui le jour des Rois. Couronnés ils repartent, auréolés, nimbés, enveloppés de notre amour, nos enfants aux semelles de vent. Le Liban, il est vrai, n’a pas l’exclusivité de l’émigration des jeunes. En cette ère mouvante, la facilité des déplacements est un exutoire à l’angoisse début de siècle qui est la nôtre. Et l’herbe n’a jamais cessé d’être plus verte ailleurs. Mais à présent que nous avons franchi des deux pieds le seuil d’une nouvelle décennie, il serait sage de se demander pourquoi nous en sommes là ? Pourquoi nos vies sont suspendues aux départs et aux retours des nôtres alors que rien n’aurait dû empêcher que les familles soient réunies dans un même pays ?

Nous a-t-on rebattu les oreilles avec cet âge fabuleux des années 60. En ce temps-là, dans cette bien trop jeune république, on nous parlait de « la terre de nos ancêtres », l’œil humide de gratitude. On ne pense pas assez à la force létale de certains mots. Tant que la terre était à nos ancêtres, elle était condamnée à se cristalliser dans la tradition. Les changements devaient forcément engendrer cette frayeur qui elle-même engendre la violence. Nous vivions sur la terre figée de nos ancêtres dans un monde lancé à plein régime vers le IIIe millénaire. Quelque chose devait rompre. Il a rompu. Crises et guerres se succédant, la convoitise des voisins aidant, avec la faiblesse structurelle d’un pays trop petit, trop dépourvu de ressources pour s’en sortir seul, nous n’avons jamais trouvé le temps de recoller les morceaux.

Au seuil de 2011, parlons plutôt de « la terre de nos enfants ». Rien qu’à le dire, on se sent plus responsable. Pour « la terre de nos enfants », arrêtons de ressasser le passé, projetons-nous dans l’avenir. Cessons par exemple de parler de « chrétiens d’Orient ». Ces mots sont empesés de colonialisme. Les chrétiens du Liban, d’Égypte, d’Irak ou de Palestine ne sont pas des chrétiens tombés en Orient par accident. Ils en sont issus. Ce sont des chrétiens arabes. Toute autre acception les met en danger de marginalisation. Ils ont avec leurs concitoyens musulmans de nombreuses traditions communes et de mêmes pays en partage. Tout le reste, même le terrorisme, n’est que politique.

Source: L’Orient Le Jour