Sammak : « La fuite des chrétiens du Moyen-Orient serait une catastrophe pour l’islam »

Non classé

05/01/2011

Coprésident avec Hareth Chéhab du Comité national pour le dialogue islamo-chrétien, conseiller politique et religieux du mufti de la République, invité spécial au synode des évêques pour le Moyen-Orient, Mohammad Sammak n’est pas un inconnu pour les Libanais. Ses positions sur l’émigration chrétienne du Moyen-Orient et ses effets sur la présence musulmane et l’identité régionale sont exemplaires. En octobre dernier, son intervention au synode lui avait valu d’être au centre de l’attention de l’assemblée. Il s’agissait d’une invitation claire, non seulement à encourager les chrétiens à rester au Moyen-Orient, mais aussi à les aider à y rester. Et cette aide ne devrait pas venir d’abord de références comme le Vatican ; elle devrait venir surtout des autorités politiques locales et des sociétés civiles dont ces chrétiens font partie. Il y a une responsabilité islamo-chrétienne commune à ce que les chrétiens du monde arabe restent sur place, avait-il affirmé, et pour cela, les chrétiens devraient renoncer à l’idée d’émigrer du Moyen-Orient et, de leur côté, les musulmans devraient se rendre compte que l’émigration chrétienne constitue en fait « une catastrophe » avant tout pour eux.

Des propos recueillis alors par Tony Assaf et Robert Cheaib de l’agence Zenit et reproduits avec son autorisation, nous retenons ces passages d’une brûlante actualité :

Zenit : Le contenu de votre intervention au synode reflète-t-il l’opinion de tous les musulmans sunnites au Moyen-Orient ou n’est-il que la vision d’une faction ? Et vous, en tant que musulman, qu’attendez-vous du synode ?

Mohammad al-Sammak : La position de mon intervention au synode représente la doctrine islamique ; je suis un musulman engagé, que je parle au Vatican ou à La Mecque. Ce que j’ai dit est fidèle à l’enseignement islamique, et je ne pense pas qu’un vrai croyant musulman puisse s’écarter de cette position. D’ailleurs, pour préparer mon discours, j’ai effectué des consultations auprès du Premier ministre libanais, auprès de l’Association mondiale de l’appel islamique et du conseiller général de l’initiative du roi Abdallah pour le dialogue entre les cultures et les religions, vu que l’Arabie saoudite est le premier point de référence dans le monde islamique en général. C’est un devoir civique des musulmans que d’aider à ce que la présence chrétienne retrouve sa crédibilité et son rôle, et à ce qu’elle ne reste pas une simple présence en soi, afin que le Moyen-Orient redevienne ce qu’il a été au cours des siècles : un berceau de la religion, de la culture et de la civilisation.

Comment, en tant que présence sociale et politique au Liban, les chrétiens doivent-ils se positionner par rapport aux divisions internes entre sunnites et chiites ? Une position de « neutralité positive » est-elle appropriée ?

À l’origine, le Liban est né comme une réponse à un besoin chrétien. Et la constitution de la nation libanaise est arrivée en 1920 comme une réponse à ce besoin particulier. Le rôle des chrétiens au Liban ne peut se réduire à une réconciliation entre forces politiques ou religieuses. Le rôle chrétien est fondateur et essentiel. Il est impensable d’imaginer les chrétiens comme des spectateurs passifs ou des conseillers. La nation voit en eux ce qu’ils sont. Et nous devons être clairs : une grande partie de la souffrance chrétienne au Moyen-Orient est due à la diminution du rôle chrétien au Liban, qui se répercute négativement sur les chrétiens dans le reste de la région. Favoriser la présence chrétienne au Moyen-Orient doit nécessairement partir du Liban qui est la nation message de la cohabitation civile entre musulmans et chrétiens.

Sensibiliser les musulmans

Parlant d’émigration chrétienne du Moyen-Orient, nous entendons dire par divers musulmans que celle-ci serait une grande perte d’abord pour les musulmans. Que faites-vous concrètement pour éviter ou mettre fin à ce phénomène ?

Dans les limites de nos capacités, nous essayons de sensibiliser les musulmans à la grave perte que la fuite et l’émigration des chrétiens impliqueraient pour le Moyen-Orient. À cause de cet exode, l’Orient est en train de perdre son identité, sa pluralité, l’esprit de tolérance et de respect réciproque. Au niveau même de la pratique religieuse, le musulman a besoin de l’autre chrétien pour appliquer les valeurs morales de sa foi, comme la tolérance et le respect. Ainsi, l’émigration lacère et fait perdre de la consistance au riche tissu de cet Orient. Elle affaiblit nos sociétés et les conduit vers un dangereux précipice. En plus, si les chrétiens émigrent, l’image que nous donnerons est celle de musulmans intolérants vis-à-vis des chrétiens au Moyen-Orient. Les Occidentaux, tout naturellement, en viendraient à dire que les musulmans ne savent pas, ne peuvent pas partager avec les autres, et donc comment pourront-ils cohabiter avec nous ? Ceci se refléterait de manière très négative sur les quelque 500 millions de musulmans qui vivent dans des sociétés non musulmanes. Quel serait leur destin ? Donc les musulmans ont tout avantage à préserver la présence chrétienne au Moyen-Orient.

Laïcité positive ?

On a parlé, durant le synode, de « laïcité positive ». Est-ce possible dogmatiquement, dans une religion comme l’islam qui se considère en même temps « religion et État » (« dine wa dawla »), de se faire à l’idée d’une nation civile et pluraliste qui remplacerait l’État théocratique ?

Ce type de recherche n’est pas nouveau dans l’islam. Chez nous, au Liban, le regretté imam Mohammad Chamseddine avait en son temps proposé un projet d’État civil, ou plutôt l’idée d’une nation croyante où l’État respecterait la pluralité religieuse, voire la non-croyance. La foi est en effet une question de conscience. C’est le rapport entre Dieu et l’homme, et Dieu juge chaque individu. Le Coran dit : « Il n’y a pas de contrainte dans la religion. » Ce verset ne signifie pas simplement « ne forcer personne à croire », mais aussi « il ne peut y avoir de foi par la contrainte ». Sur la base de ce principe, nous pouvons élaborer le concept de l’État civil. L’État doit respecter la religion, les rites religieux devenant en même temps une nation pour tous. On a parlé de cela tant de fois dans les rencontres entre musulmans, c’est donc une question sur laquelle on peut débattre.

Le dialogue religieux est un phénomène en cours depuis plusieurs décennies. Comment se porte-t-il aujourd’hui ?

Je crois tout d’abord qu’il n’y a pas d’alternative au dialogue. Quand quelqu’un dit : « Le dialogue est inutile », je répète : « Quelle est l’alternative ? » C’est un point de départ fondamental. Ma théorie sur le dialogue est la suivante : dialoguer, c’est avoir l’art de trouver la vérité dans l’opinion de l’autre. Mais le dialogue pour nous n’est pas qu’une théorie. Nous ne perdons pas une occasion pour aller vers les personnes, à travers les centres culturels, les publications, les émissions de télévision, les interviews, les rencontres. Dans les rencontres à thèmes, nous abordons des sujets très actuels, comme la liberté de conscience, le droit de citoyenneté, la liberté religieuse. Tout ceci ne suffit pas. Le travail doit avoir un rayonnement plus large. Mais c’est ce qui est en notre pouvoir et nous pensons qu’il est urgent de diffuser cette culture dans toutes les couches de la société.

Source: L’Orient Le Jour