Chemins de croix, éditorial de Issa Goraieb

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Sanglante fin d’année dans une église assyrienne de Bagdad, sanglant début d’année dans une église copte d’Alexandrie : pour épouvantables que soient ces deux attentats à la bombe survenus à la charnière de la décennie, ils ne sont en définitive que l’expression extrême d’un mal déjà ancien, d’un mal devenu endémique depuis que des cerveaux malades ont entrepris, sous couvert de zèle religieux, de déloger de la terre d’islam les chrétiens qui y vivent, souvent depuis la nuit des temps. Le vrai scandale cependant c’est quand ce terrorisme bénéficie de la coupable indifférence des gouvernements, si ce n’est même de leur criminelle complicité.

En Afghanistan, on assassine impunément les missionnaires et les convertis. En Algérie ou au Pakistan, et de manière moins violente peut-être mais non moins odieuse, c’est en s’appuyant sur la loi que l’on harcèle les chrétiens, qu’on leur interdit jusqu’à l’exercice du culte. La dictature des mollahs en Iran se moque du monde quand elle se pose en protectrice des minorités ; et même dans la Turquie officiellement laïque, la Turquie actuellement gouvernée par un islamisme dont on se plaît à louer la modération, les chrétiens sont en voie de disparition. En Palestine, et comme si les tracasseries israéliennes les plus diverses n’étaient pas encore assez (plus de sapin de Noël désormais, dans la grand-place de Nazareth), c’est à l’animosité du Hamas que sont constamment en butte les chrétiens qui n’ont pas encore cédé à la tentation de l’exode.

L’exode ? En Irak c’est déjà chose faite pour les chrétiens, pourchassés par les assassins jusque dans leurs foyers et leurs lieux de prière ; mais dans la sanglante pagaille qu’a laissée en Irak l’expédition libératrice de George W. Bush, à quelle autorité, à quelle instance responsable pourrait-on humainement en faire reproche ? Pilier du camp arabe dit modéré, alliée de l’Occident, l’Égypte n’est certes pas un autre Irak. Il reste que la stabilité ne doit pas s’y mesurer en seuls termes de longévité des régimes.

Techniquement – et ethniquement – parlant, c’est en effet avec les plus authentiques des Égyptiens, les Coptes, que l’Égypte est en crise : ces Coptes formant la plus nombreuse minorité chrétienne de tout l’Orient, constituant un dixième de la population locale, mais qui n’ont pas droit d’accès aux charges étatiques ou même administratives ; qui ne peuvent même pas élire leurs propres représentants au Parlement ; et qui en sont, depuis des années déjà, à essuyer agression sur agression, souvent mortelle, sans que les auteurs en soient châtiés. Non, l’Égypte n’est pas un second Irak car les chrétiens n’y vont pas comme à l’abattoir, parce que malgré la faiblesse de leurs moyens, malgré les appels au calme du patriarche Chenouda III, ils paraissent résolus – on l’a vu ces derniers jours dans les rues du Caire et d’Alexandrie – à défendre leur spécificité dans le cadre d’une citoyenneté pleine et entière.

Ce n’est évidemment pas dans des guerres confessionnelles à la libanaise, mais dans la citoyenneté et de la justice pour tous que peut résider la solution d’un drame affectant, avec une urgence proprement existentielle, toutes les minorités chrétiennes installées dans ce berceau de la chrétienté qu’est l’Orient. Il est nécessaire pour cela, toutefois, qu’impuissance et laxisme cessent d’être prétextes à complaisance ou connivence, que les gouvernements en place renoncent à l’indigne rôle de faux témoin ou de Ponce Pilate qu’ils se sont lâchement assigné de peur d’avoir à affronter en direct le monstre terroriste.

Intolérable parti pris, s’indignait lundi le cheikh d’al-Azhar, la plus haute autorité spirituelle d’Égypte à propos de l’appel lancé aux dirigeants du monde par le pape Benoît XVI afin qu’ils veillent à la protection des chrétiens. À cette stupéfiante réaction, on pourrait opposer l’obligation – non seulement morale mais aussi politique – pour les chefs arabo-musulmans de prendre précisément parti : pour l’égalité, pour la justice, pour l’altérité, celles-là mêmes que revendiquent activement les populations immigrées en Europe. C’est à l’islam, l’islam lui-même hanté par le spectre d’un choc sunnito-chiite, qu’il incombe d’extirper le cancer qu’ont implanté en son sein les faux prophètes.

05/01/2011, Source: L’Orient Le Jour