Fidèle au personnage, ce « Ana » de Joe Kodeih

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Par Zéna ZALZAL | 10/12/2010

Joe Kodeih, seul sur scène... avec son « Ana ». (Nasser Traboulsi)

Joe Kodeih, seul sur scène... avec son « Ana ».

Scène « Ana », que présente Joe Kodeih au théâtre Monnot*, est dans la lignée de ses deux précédents opus en solo. On y retrouve son regard social incisif, son humour percutant, mais aussi ses excès grivois.

C’est qu’il est ainsi fait Joe Kodeih. Brillant portraitiste d’une société libanaise en déliquescence, caricaturiste affûté des travers de ses compatriotes et humoriste doué, maniant avec brio toute la palette du rire, de la parodie à l’ironie subtile, en passant par l’autodérision, ce talentueux one-man-show a néanmoins un penchant – revendiqué! – pour le propos grivois. Son Ana («Moi») est ainsi composé d’un paradoxal mélange de finesse et de trivialité.
Certains diront que cela n’apporte rien à son théâtre. D’autres, par contre, s’esclafferont bruyamment, très bruyamment même, jusqu’à s’en écorcher la gorge à la moindre de ses allusions égrillardes…
Toujours est-il que si, comme vous l’aurez deviné, ce Ana de Joe Kodeih risque d’entériner une certaine césure dans son public, il reste un spectacle recommandé. Pour plus d’une raison.
En premier, pour sa radioscopie d’une lucidité hilarante des différents types d’egos libanais, croqués en situation. Délaissant les caricatures faciles et les grosses ficelles, le comédien-auteur a préféré mettre l’accent sur les manifestations larvées du «moi haïssable» de ses compatriotes. Et cela, à travers une peinture criante de vérité des comportements des différents types de spectateurs au théâtre.
On n’est plus ici dans le registre du banal «Btaaref min Ana?» (énoncé, en clin d’œil, en ouverture de rideau), mais dans la satire plus subtile des personnages. À l’instar de cette dame qui, en pleine représentation, quitte tapageusement la salle en hurlant dans son portable son dégoût de la pièce présentée.
Puis, pour son excellente évocation du parcours scolaire du cancre typique. Un vrai morceau d’anthologie! Une séquence hilarante, mettant en scène les péripéties du jeune «Moi» (personnage emblématique de ce one-man-show) avec ses profs, ses parents, ses premières amours et, bien sûr, son grand rival, le studieux et coincé Ayman Massoud.
Une séquence dans laquelle Joe Kodeih fait preuve d’un ample talent d’humoriste-conteur, capable de transporter son auditoire, par la justesse de l’image évocatrice, dans la nostalgie des années d’enfance tout en le faisant rire à gorge déployée. Et en lui apportant des éléments de réflexion sur les méfaits d’une certaine éducation, scolaire et familiale, sur le développement, ou plutôt le «surdéveloppement» du «Moi».
Si, dans les tableaux suivants, tout n’est pas du même calibre, il reste quand même, ici et là, de bondissants jeux de mots, trilingues, de foudroyantes piques qui raviront les oreilles aiguisées et cette sympathique complicité que Joe Kodeih ne manque jamais d’établir avec son public.
Enfin, et ce n’est pas la moindre des raisons, il est recommandé d’aller voir cette pièce comme un acte de militantisme contre l’intervention intempestive de dame Anastasie. Laquelle, non contente de censurer tout un passage parodiant «l’arrivée à l’aéroport», a également grappillé ici et là des mots, des phrases épinglant nos sacro-saints
politiciens!
Sauf qu’en ex-écolier chahuteur, Joe Kodeih ne se laisse jamais vraiment intimider par un doigt menaçant.
Ceux qui ont suivi le parcours de ce one-man-show retrouveront dans cette pièce quelques-uns des mécanismes qui ont fait le succès de Hayet el-Jagal Soobé et d’Achrafieh. Avec Ana, il semblerait que Joe Kodeih boucle la trilogie de ses solos caricaturant les travers de ses compatriotes, lui-même inclus.
À voir jusqu’au 19 décembre sur les planches du Monnot.

* Rue de l’Université Saint-Joseph. Les jeudis, vendredis, samedis et dimanches. Tél. : 01/202422.