La lente mort du maqâm irakien, balayé par la modernité et la violence

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09/12/2010

Le maqâm irakien, cette musique lancinante et poétique qui fut le symbole populaire du nouvel Irak né sur les dépouilles de l’Empire ottoman, se meurt lentement, balayé par la modernité et la violence.

«Les flammes de l’amour me font pleurer/Les autres trinquent à l’amour, mais je n’ai que la douleur/Je voudrais ne plus souffrir, mais je me noie/Je pleure comme une colombe égarée/Perdue le jour comme la nuit/…/Je pleurais de te voir, mais tu ne m’as pas vu», se lamente une de ces mélopées populaires.
Cet art musical complexe, dont l’origine remonte aux Abbassides (750 à 1258), fut, durant des décennies, le ciment de l’identité culturelle de ce pays constitué en 1921. Mais en ce début du XXIe siècle, ce genre à la fois profane et religieux est victime de la chanson de variétés arabe qui a envahi les ondes, et des violences ayant poussé à l’exil les artistes qui faisaient les belles nuits de Bagdad.
«Le maqâm irakien risque de disparaître avec notre génération», se désole Taha Gharib, 46 ans, leader d’une des cinq formations encore présentes en Irak.
Dans un des restaurants du club Alwiya, une des rares oasis de liberté dans la capitale meurtrie, ce joueur de djoza – une vièle orientale – interprète ces poèmes accompagné de trois musiciens, coiffés du calot traditionnel noir bagdadi, qui jouent du santour – une cithare sur table à cordes frappées – du oud et du tabla.
Des salles adjacentes jaillisent les rythmes de pop arabe poussés à plein volume pour deux mariages de la bonne
société.
«On ne respecte plus le maqâm, car aujourd’hui on préfère les chanteuses actuelles qui braillent n’importe quoi», fustige ce musicien vindicatif quand il évoque la nouvelle culture populaire.
«Le ministère de la Culture nous appelle parfois pour un concert ou nous envoie de temps à autre pour des récitals hors d’Irak à la demande de pays étrangers», poursuit M. Gharib, qui complète ses maigres cachets avec sa paie de fonctionnaire au ministère de l’Industrie.
Le maqâm, aujourd’hui, ressemble à une pièce de musée. Et ce qu’il y a de poignant, lors des répétitions, le mercredi à la Maison du maqâm, institution chargée de sauvegarder ce patrimoine, ce ne sont pas les mélodies plaintives, mais l’état du bâtiment et la moyenne d’âge des spectateurs, des vieillards venant fredonner des airs de leur jeunesse.
Les techniques érudites de cet art vieux de huit siècles se sont transmises dans des cafés où se côtoyaient les musiciens, mais ce n’est plus le cas. C’est pourquoi Mouaffaq al-Beyati, directeur de la Maison du maqâm, préconise la création d’une école dédiée au maqâm pour attirer la jeune génération.
«Le maqâm est ce qu’il y a de plus difficile à chanter et à apprendre. Or les jeunes ne le connaissent plus car ils n’ont plus d’occasion de l’écouter», explique-t-il.
À la faveur de l’incorporation par l’Unesco de cet art sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité en 2008, l’Irak, dit-il, a demandé des subventions pour ouvrir une telle école. Contacté par l’AFP, l’Unesco affirme n’avoir reçu aucune requête officielle.
Aujourd’hui, l’art du maqâm ne s’apprend qu’à l’Institut d’études musicales de Bagdad, installé dans une belle demeure en briques du début du XXe sur les bords du Tigre, où ce genre musical représente un quart du cursus.
«Le maqâm est votre identité, vos racines. Ne le négligez pas», lançait récemment à ses élèves le directeur, Sattar Naji.
«Le public se lassera si vous faites de la musique commerciale, mais vous restera fidèle si vous maîtrisez le maqâm», explique sans grand succès aux élèves cet expert, qui joue du oud dans la formation de Taha Gharib.
Il veut croire en une prochaine renaissance du maqâm, quand son pays se relèvera de ces épreuves car, comme dit un proverbe irakien: «Une âme heureuse chante.»
Source: L’Orient Le Jour