Médecins sans frontières : « Sans dialyse, les patients irakiens sont voués à une mort certaine »

30/11/2010

Dans une première étape, Médecins sans frontières voudrait permettre à 80 patients d’effectuer une dialyse trois fois par semaine.

Dans une première étape, Médecins sans frontières voudrait permettre à 80 patients d’effectuer une dialyse trois fois par semaine.

Santé publique Une vingtaine de patients bénéficient d’une dialyse à l’hôpital de Kirkouk, dans le nord de l’Irak. Ce chiffre n’est qu’une infime partie du nombre réel des patients en attente. Médecins sans frontières (MSF) forme le personnel dudit hôpital à ce traitement. Un travail effectué en collaboration avec un médecin suisse. Le reportage de MSF.

Il est toujours aussi difficile de travailler en Irak. Au cours des deux dernières années, la sécurité s’est améliorée, mais la situation reste toujours précaire. C’est dans ce contexte troublé que Médecins sans frontières (MSF) tente d’assister les Irakiens. L’organisation médicale apporte notamment un soutien à l’hôpital de Kirkouk, la ville pétrolière du nord de l’Irak disputée par les communautés kurde et arabe.
Les Irakiens ont subi deux guerres, plusieurs années d’embargo et sept ans d’instabilité et de violences, ce qui a déstabilisé le système de santé. Les structures hospitalières du pays manquent de personnel. Les urgences et les salles d’opération sont surchargées. À l’instar d’autres pays de la région, les cas de diabète, de maladies rénales, cardiaques et d’hypertension artérielle sont en augmentation.
À l’hôpital de Kirkouk, MSF forme le personnel irakien à des soins bien particuliers, notamment le traitement des insuffisances rénales par la dialyse. Pour pallier ce dysfonctionnement, un rein artificiel – une machine à dialyse – épure le sang du patient de ses toxines. Ce traitement est complexe et nécessite d’excellentes connaissances, d’où la nécessité de remettre à niveau le personnel soignant. Un objectif réaliste, d’autant qu’avant la première guerre du Golfe (1991) et les années d’embargo, l’Irak disposait d’un système de santé performant. Dans un premier temps, MSF veut permettre à quatre-vingt patients de bénéficier d’une dialyse trois fois par semaine. Relever ce défi dans un pays en conflit est doublement difficile.
Médecin à Sierre, en Suisse, Patrick Ruedin, 59 ans, s’est rendu à Kirkouk au mois d’octobre pour s’assurer de la qualité des soins. Spécialiste en néphrologie depuis plus de 25 ans, il avait effectué plusieurs missions humanitaires au Moyen-Orient et au Tchad dans les années 1980. MSF a rencontré le Dr Ruedin qui visitait son projet.

Combien de temps avez-vous passé en Irak ?
Une semaine, dont deux jours à Kirkouk. J’y étais allé pour une première mission d’évaluation en octobre 2009. À l’époque, le bâtiment des dialyses était en rénovation. Le service ne fonctionnait pas. Depuis janvier 2010, une vingtaine de patients bénéficient de ce traitement vital. La région de Kirkouk compte environ un million d’habitants. En Suisse, pour un tel bassin de population, on dénombrerait 600 patients sous dialyse. Il reste donc beaucoup à faire.

Est-ce le rôle d’une organisation humanitaire telle que MSF d’être active dans un domaine aussi pointu ?
Le nombre de patients concernés est très restreint, c’est vrai, mais ils mourraient s’ils ne recevaient pas de traitement. On peut voir les dialyses comme étant une médecine élitiste, alors qu’il y a d’autres besoins plus criants. Mais l’Irak a les moyens de réintroduire cette spécialité. Il faut juste donner un coup de pouce. MSF n’avait pas de néphrologue disponible. C’est la raison pour laquelle l’organisation a d’ailleurs sollicité mon aide. C’est un partenariat très intéressant. Nous venons d’acheminer dix machines à dialyse jusqu’à Kirkouk. Ces appareils avaient déjà servi dans les hôpitaux suisses. MSF s’est chargée de la formation nécessaire en matière d’hygiène et de procédure de traitement pour les patients. Elle coordonne aussi le suivi technique et l’approvisionnement d’eau des machines.

Quelles sont les prochaines étapes de la collaboration avec l’hôpital de Kirkouk ?
Il faut poursuivre la formation du personnel irakien pour qu’il puisse administrer des soins optimaux dans ce domaine de pointe. En tant que spécialiste en néphrologie et président de la Commission humanitaire de la société suisse de néphrologie, je continuerai d’être le garant pour MSF de la qualité des soins fournis à Kirkouk. Je peux aussi faire le lien entre les Irakiens et les hôpitaux suisses, en particulier avec le service de néphrologie des Hôpitaux universitaires genevois, où je suis consultant et enseignant à la faculté de médecine. Nous cherchons à intensifier les échanges, notamment grâce à Internet. Nous avons besoin de cette collaboration, surtout pour certaines analyses. Pour purifier le sang d’un patient, il faut en effet une eau d’une qualité irréprochable. Une machine à dialyse en consomme 30 litres par heure. Or, les analyses les plus poussées ne peuvent pas se faire en Irak. Même en Suisse, les hôpitaux ont besoin de laboratoires spécialisés.

Dans quelles conditions de sécurité s’est déroulée votre visite médicale à Kirkouk ?
Ma mission sur place a été très brève, mais je n’ai pas ressenti de tension particulière. Le trajet jusqu’à l’hôpital, situé au centre-ville, dure une quinzaine de minutes. MSF ne recourt pas à des gardes du corps armés, parce qu’elle ne veut pas être confondue avec l’une ou l’autre des parties en conflit. Malgré la présence de nombreuses forces de sécurité, tout semble calme. Au sein de l’hôpital, les différentes communautés collaborent sans problème apparent. Il est important de soutenir cet hôpital, car il rassemble les gens au-delà des divisions récentes de l’Irak.
Malgré la poursuite du conflit en Irak, qui a rendu difficile la présence des missions humanitaires dans le pays, MSF déploie les efforts nécessaires pour fournir des soins médicaux à la population irakienne. Depuis 2006, l’organisation a mis en place des programmes dans tout l’Irak, ainsi que dans les pays voisins, comme la Jordanie et la Syrie.
En tant qu’organisation médicale internationale d’urgence, MSF s’efforce de fournir une assistance médicale aux communautés affectées par les catastrophes naturelles, les conflits armés, les épidémies ou qui souffrent d’un manque d’accès aux soins de santé. MSF offre une assistance neutre et impartiale, sans discrimination de race, de religion, de genre ou d’opinion politique.
Afin d’assurer l’indépendance de ses programmes en Irak, l’organisation n’accepte aucun financement de la part de gouvernements, d’organisations religieuses ou d’agences internationales. Pour effectuer son travail, MSF ne compte que sur des dons privés venant de particuliers du monde entier.

Source: L’Orient Le Jour