Mal du pays, problèmes d’adaptation : les difficultés de certains Libanais en France

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Par Pauline MOUHANNA | 06/12/2010

On relate souvent les « success stories » des Libanais à l’étranger, en oubliant que beaucoup d’entre eux vivent dans des circonstances difficiles. Voici quelques exemples de Libanais à Paris tiraillés entre leur vie dans la capitale française et leur désir de rentrer au pays.

Ambrose Bierce, écrivain et journaliste américain, avait-t-il raison lorsqu’il a affirmé, dans Le Dictionnaire du diable qu’un « immigrant est un individu (mal informé) qui pense qu’un pays est meilleur qu’un autre » ? Difficile de répondre à cette question. Pour ces Libanais qui ont quitté leur pays en pleine guerre pour venir s’installer en France, la réponse au départ était bien claire. Choisir un pays stable est bien meilleur que de vivre au sein d’un pays déchiré. Et pourtant, les années ont passé et l’équation a changé. Aujourd’hui, ils font face à des difficultés en France et s’interrogent parfois sur leur choix. Comment perçoivent-ils leur situation ? À quels obstacles font-ils face au quotidien ?

Malgré le froid et la grisaille, la paroisse Notre-Dame de la Gare dans le 13e arrondissement parisien ne désemplit pas. Dehors, les produits sont exposés au marché, et comme tous les dimanches, Georges est fidèle au rendez-vous. C’est ici que ce migrant libanais de 45 ans vient vendre le taboulé, le hommos ou les « mana’iche ». Les passants le saluent ; sourire aux lèvres, il répond gentiment.
Vingt ans sont passés depuis que Georges a fui son pays alors en guerre. Actuellement, sa vie a changé, sa situation s’est stabilisée. Mais il se sent toujours étranger. « Je ne suis pas français et je ne le deviendrai sans doute jamais. Je respecte tant ce peuple qui m’a accueilli ; mais je sais qu’au Liban, je serai tellement mieux. » Deux minutes après, Georges regrette presque ses propos. « Sans doute mes sentiments auraient été différents si j’étais arrivé plus jeune en France. Mais cette base libanaise est au fond de moi, rien ne pourra la changer », explique-t-il.
Lamia, gérante d’une épicerie libanaise située dans le 15e arrondissement, se sent elle aussi étrangère en France. « Cela fait trente ans que je suis arrivée. J’ai obtenu la nationalité française depuis dix ans. Pourtant, les questions ayant rapport avec mes origines n’ont point cessé depuis toutes ces années. Et aujourd’hui, je suis avant tout cette étrangère libanaise. » Lamia, elle, ne considère pas que le fait d’être née en France change quelque chose. « Mes enfants sont nés ici, ils n’ont pas d’accent. Mais à l’école, leurs amis de classe leur rappellent toujours qu’ils sont libanais avant tout. » Se sentir étranger est-il si dur à vivre au quotidien ? Évidemment, répond-elle. « C’est comme si on vous disait à tout moment que ce pays n’est pas le vôtre. Les Libanais qui pensent qu’ils sont devenus français après avoir obtenu la nationalité de leur pays d’accueil sont en train de se mentir à eux-mêmes et aux autres. »
Hussein, 33 ans, n’est pas du tout de cet avis. Artisan, il travaille dans le bâtiment depuis des années en France. « Lorsque je suis arrivé, j’ai eu tant de difficultés à m’adapter. Ensuite, j’ai compris qu’il fallait assumer son choix. Garder un pied au Liban et un autre en France, comme c’est le cas de certains, est si difficile à vivre au quotidien. Je suis français, mais je ne renie pas mes origines libanaises. » Hussein décrit la situation de certains de ses compatriotes. « Ici, ils sont prêts à vivre durant des années dans 20 mètres carrés afin de pouvoir acheter un grand appartement au Liban. Mais une fois rentrés, certains regrettent déjà leur nouveau pays, la France. »
Avant d’envisager un quelconque retour à leur pays d’origine, les Libanais doivent affronter une maladie presque incurable en France, et ce à l’instar de tous les immigrés : le mal du pays. Le fait d’être seul et éloigné est un sentiment qu’ils évoquent tous sans exception. « C’est si difficile de vivre sans sa famille. Certes, on s’habitue à sa nouvelle situation, mais la nostalgie se fait toujours sentir », raconte Sana, qui gère une boucherie libanaise. Mohammad, qui travaille à ses côtés, souligne à quel point il est dur de ne compter que sur soi à l’étranger. « Avant de demander un service, il faut tenir compte du rythme des autres, de leur dur quotidien. Au Liban, la situation n’est pas la même. Le sens de l’entraide est ancré. »
Joseph, pour sa part, qui suit actuellement une formation pour devenir chauffeur de taxi, souligne que la vie loin de son pays d’origine fait perdre les repères. « À chaque fois que je rentre au Liban, je réalise que j’ai évolué de manière différente, que mes comportements ont changé. Il me faut alors un temps de réadaptation. » Et pourtant, rappelle-t-il, « ça nous prend des années pour nous adapter au système français ».

Des questions en suspens
Le processus se fait d’ailleurs parfois douloureusement. Des questions diverses et variées sont posées à chaque moment de l’adaptation, surtout pour certains parents : quelle éducation donner à ses enfants ? Quelle langue leur apprendre ? Quelle culture leur transmettre ? Maha, caissière, travaille dans un restaurant libanais. Mère de deux enfants, elle s’interroge tous les jours s’il est possible vraiment de leur inculquer les valeurs de son pays d’origine à l’étranger. « La meilleure amie de ma fille est tombée enceinte à 14 ans. Lorsque je l’ai su, j’ai paniqué. J’ai compris qu’avec ma mentalité libanaise, je ne suis pas préparée pour bien guider ma fille en France », raconte-t-elle.
Entre la crainte d’être perçus comme démodés et la peur de perdre ses valeurs, certains migrants ont du mal parfois à gérer la situation. Rami, serveur dans un restaurant libanais, relate son histoire. Amoureux d’une Française qu’il voulait épouser ; ses parents, maronites, ont insisté pour qu’il fasse aussi un mariage religieux autre que le civil. Voulant respecter leur volonté, il a demandé à sa future épouse son avis. « Elle m’a répondu que ce n’est pas aux parents de décider comment nous allons nous marier. En un sens, elle avait raison, mais elle ne comprenait pas à quel point il est important pour nous, Libanais, de faire plaisir à nos parents. »
Comment adopter les pratiques sociales de la France tout en restant fidèle à ses racines ? C’est une question que se pose régulièrement Mansour, artisan. « Il m’arrive parfois de sentir que je suis coupé des deux pays. Comment concilier ma vie d’ici à ma mentalité d’origine ? »
Outre ces difficultés d’adaptation, des Libanais sont confrontés à des problèmes d’un tout autre ordre. Ils ont des soucis relatifs aux formalités. Certes, une fois leur master en poche, les étudiants bénéficient d’une autorisation provisoire de séjour afin de chercher un emploi. Mais la période est courte, et avec la crise, ils ne sont pas sûrs de décrocher un travail avant la fin de la période de grâce. C’est le cas de Salam, diplômé en droit, qui cherche un contrat à durée déterminée afin de pouvoir demeurer en France. « Mais dans mon métier, c’est très dur de décrocher un emploi rapidement », affirme-t-il. Pour leur part, ceux qui sont arrivés en France dans l’intention d’y travailler, mais avec un simple visa touristique, souffrent beaucoup pour obtenir un visa long séjour. « Contrairement aux années 90, le système est devenu très restrictif au point que des migrants ont dû rentrer au Liban tout simplement parce qu’ils n’ont pas pu régulariser leur situation », commente Lamia, gérante d’une épicerie libanaise.
Se trouver dans l’incapacité d’obtenir ses papiers, se sentir étranger, avoir le mal du pays… Pour certains, il serait temps de faire ses valises et de rentrer. Mais la question de savoir comment se passe le retour définitif est une autre affaire.

Cette page (parution les premier et troisième lundis de chaque mois) est réalisée en collaboration avec l’Association RJLiban. E-mail : monde@rjliban.comwww.rjliban.com

Source: L’Orient Le Jour