Koullouna

Non classé

25/11/2010, Impression – Fifi Abou Dib

Je me souviens des parades de l’Indépendance, quand la télévision diffusait le matin, ce qu’elle ne faisait pas les jours ordinaires. On avait congé. Il faisait souvent soleil, dernier élan de ce fameux été de l’adage : « Entre tichrine et tichrine… » Les fanfares écorchaient des polkas, des marches venues d’autres cultures, et visiblement, côté militaire, l’autonomie culturelle restait à conquérir. Mais pour les petits garçons, quelle importance ? Ils bombaient le torse devant l’image confuse et grise du poste antédiluvien orné d’un napperon et portaient la tranche de leur main à leur front, émus par ce déploiement viril un peu inégal, où le gras l’emportait souvent sur le nerf alors que les visages affichaient une gravité impassible. On coloriait des drapeaux en dépassant la ligne. Nos cèdres ressemblaient à des étoiles écrasées. On chantait « Koullouna ». On ne connaissait que le premier couplet. On ponctuait de « papapa-pam ». Est-ce l’usure du sentiment national, passion restée soutenue de 1943 jusqu’à la veille de la guerre, avant de s’éparpiller comme s’éparpillent les braises sous un fort coup de vent et roulent en tiédissant chacune dans sa solitude ? Les adultes ont très vite abandonné le refrain didactique sur le Liban tel qu’ils souhaitaient le transmettre : ils n’y croyaient plus. Ce pays qu’ils disaient le plus beau du monde, ils n’avaient plus qu’une hâte, le quitter sans se retourner.

Il serait intéressant aujourd’hui de recenser le nombre de Libanais porteurs d’un passeport étranger. Certains ont consenti à se séparer de leur famille pour ce fameux passeport canadien, australien, suédois ou français, pour la Green Card concédée après moult investigations basées sur la présomption de culpabilité. Ils peuvent en être fiers, ces passeports acquis au prix d’un déracinement souvent douloureux, d’une errance humiliante, pour quoi faire ? Se reposer parfois d’être libanais. Voyager sans avoir à subir le cruel jeu de piste qui vous envoie collecter des documents d’une administration à une autre pour prouver que vous êtes bien qui vous êtes. Fréquenter des amphithéâtres où les noms de Hariri, Aoun, Geagea ou Nasrallah ne font frémir personne. Travailler dans des entreprises où votre avenir ne dépend pas de votre appartenance confessionnelle.

Pourtant, un jour comme aujourd’hui, où le soleil flamboie encore dans un tichrine qui s’effiloche, il suffirait d’un rien, d’un peu de bonne volonté de la part des gens qui nous gouvernent. Qu’ils se penchent sur nos nombreux et vrais problèmes. Qu’ils taisent ces rancunes qui leur sortent de la bouche comme autant de crapauds. Qu’ils arrêtent de crier vengeance et de construire leurs carrières sur des slogans d’animateurs de manifs. Qu’ils fassent juste ce qu’à travers nos impôts ils sont payés pour faire. Alors nous reviendra la fierté oubliée. Alors notre libanitude ne sera plus sujet d’accablement. Alors nous reverrons les gamins bomber le torse au son du Koullouna. Peut-être même qu’ils en sauront tous les couplets !

Source: L’Orient Le Jour