Défis et perspectives de l’hospitalisation au Liban

Par Faouzi ADAÏMI | 25/11/2010

Ce texte est celui d’une allocution prononcée par le Dr Adaïmi, ancien président du syndicat des propriétaires d’hôpitaux, lors d’une rencontre organisée par l’Association médicale libano-mexicaine à l’Université Saint-Esprit de Kaslik.

Les défis sont nombreux, auxquels se trouvent confrontés les hôpitaux, et tout aussi multiples sont les perspectives futures de challenge. J’évoquerai d’abord le passé avant d’évoquer lai situation aujourd’hui, pour définir ensuite des recommandations d’avenir.
1.- Je ne remonterai pas à l’Antiquité, au temps des soins organiques et sorciers. Dans la grotte du Saint-Georges, comme dans les bains de Delphes en Grèce, se baignaient les femmes stériles, et les résultats étaient positifs. Comment ?
Dans un passé plus récent, on citait les hôpitaux de Maameltein, de Ballouné, jusqu’au jour où s’installa l’hôpital du Sacré-Cœur, suivi de l’AUB, dans les dernières décennies du XIXe siècle.
Le premier hôpital construit au Liban selon des plans modernes du début du XXe siècle est l’hôpital Chahhal à Tripoli.
Le boom hospitalier a commencé à partir de la seconde moitié du siècle passé, avec les initiatives des communautés religieuses, secondées par des chirurgiens qui avaient besoin de champ d’action. Je citerai les hôpitaux Rizk, Khalidi, Saint-Charles, Jeitawi, Notre-Dame du Liban qui a fêté son jubilé d’or l’année dernière…). Et ce boom continue et prend de l’ampleur, avec ses retombées négatives ou positives.
2.- Aujourd’hui, Le Liban possède 119 hôpitaux de court et moyen séjour, et 19 de long séjour, répartis sur tout le territoire libanais, avec une plus grande concentration dans la capitale et le Mont-Liban, et 12 836 lits. Le plateau technique de ce secteur est important quantitativement et qualitativement : il y a 48 centres de cathétérisme cardiaque, 49 centres de dialyse, 26 centres de chirurgie cardiaque, 29 IRM, 6 centres de traitement de cancer…
Nous pouvons être fiers du niveau de notre corps médical, corps infirmier, techniciens et administrateurs.
Seul le nombre excessif de médecins (14 000 environ) face au nombre insuffisant d’infirmières (5 000) devrait être régulé (1 infirmière pour 3 médecins, alors que le contraire est nécessaire).
Le Liban attire touristes, investisseurs, étudiants et malades. De plus, des évènements médicaux régionaux et internationaux importants s’y déroulent.
Il existe aussi une dizaine de facultés de médecine affiliées, s’ouvrant aux meilleures universités internationales, ainsi que des instituts et des écoles de soins.
Le secteur hospitalier réalise les actes médicaux les plus complexes.
Les technologies de l’information ont progressé pour une meilleure vigilance des soins qui est devenue un point d’honneur.
Les règles de la sécurité et de la vigilance des soins côtoient l’éthique et les droits du patient.
3.- À partir de toutes ces données, j’estime indispensable de rappeler ce que nous sommes portés à oublier :
– la santé est primordiale pour tout un chacun ;
– la santé est un droit pour chaque être humain ;
– la santé d’un pays dépend de la santé de ses citoyens ;
– la santé du citoyen dépend de la santé de ses institutions hospitalières ;
– la santé n’a pas de prix, mais elle a un coût ; et le coût de la santé est en progression continue ;
– il est indispensable de concilier un service de qualité avec le moindre coût, sans tomber dans une rigueur avare et commerciale ;
– il est moins coûteux d’investir dans la qualité de soins que d’investir pour pallier le manque de qualité ;
– nos offres hospitalières dépassent de loin les besoins de nos citoyens ;
– 50 % de la population libanaise est couverte par le ministère de la Santé, la CNSS et les organismes des fonctionnaires; 10 % par les assurances privées et les 40 % restants sont à la charge de la Providence. Que faire ?
Le budget du ministère de la Santé, actuellement de 2,9 % seulement du budget national, est loin d’être suffisant. Il est urgent de le porter à 6 %, minimum existant partout au monde.
L’État se doit de soutenir les hôpitaux privés, qui supportent 90 % de l’hospitalisation. Les 10 % restants sont à la charge des hôpitaux gouvernementaux. Je cite la recommandation de Hussein el-Jazaïri, directeur général de l’OMS au Moyen-Orient, qui dit que l’État doit acheter les services de santé au secteur privé et les contrôler efficacement.
L’État dans toutes ses organisations se doit d’honorer ses contrats avec les hôpitaux. La redevances du secteur hospitalier privé auprès de l’État se montent à plus de 600 milliards de livres libanaises, sans parler des escomptes restrictifs et arbitraires, et des retards de paiement qui remontent à plusieurs années.
L’État doit appliquer rigoureusement la carte sanitaire déjà établie, au moins pour juguler l’anarchie dans les établissements de santé. L’occasion crée le besoin, dit-on. Instituer un dispensaire, c’est créer des malades. Les dispensaires ont envahi le Liban pour des nécessités beaucoup plus politiques que sanitaires.
L’État doit régler urgemment les problèmes d’endettement de la Caisse nationale de Sécurité sociale. Cet organisme doit être, dans sa gestion, aussi solide que la Banque centrale. Le seul moyen serait de trancher ce nœud gordien à la Hariri père, qui créa les bons du Trésor pour le règlement des dettes de l’État aux hôpitaux, et cela sur l’insistance du ministre de la Santé de l’époque, M. Sleimane Frangié. Nous demandons donc à Hariri fils de faire de même afin de résoudre le problème.
L’État doit contrôler les compagnies d’assurances qui inscrivent en filigrane dans leurs contrats des clauses abusives.
L’État se doit d’encourager la création de caisses mutuelles (Un pour tous, tous pour un) où le mutualiste gère lui-même son assurance-santé et participe pleinement à la responsabilité de cette gestion.
L’État se doit d’appliquer les règles de l’accréditation et effectuer un contrôle régulier, en plus de l’autocontrôle tacite des institutions qui veulent réussir, et cela pour une bonne gestion car gouverner, c’est prévoir.
L’État doit promouvoir l’enseignement des sciences paramédicales (infirmières, techniciens d’imagerie médicale, sages-femmes, gestion hospitalière…)
L’État doit promouvoir le tourisme de santé. Nous devons ouvrir nos portes aux malades des pays avoisinants afin de donner aux hôpitaux une clientèle solvable, d’autant plus que notre pays, polyglotte, au climat sain et à l’environnement spécial, est fortement prisé par nos frères arabes, nos amis européens et nos émigrés d’Europe, d’Afrique, des pays arabes et, pourquoi pas, du Mexique, d’autant plus que nos services, de qualité identique aux meilleurs services du monde, sont à un coût très compétitif (exemple : cœur, rein,…).
Les hôpitaux sont tenus de suivre les technologies de pointe. Mais l’essentiel serait de dominer la technologie grâce à un spécialiste compétent. Les miracles de la technologie, et plus encore à l’ère de la mondialisation, dépassent de loin les découvertes du vaccin par Pasteur, de la pénicilline par Fleming, de la cortisone et autres…
Mais ces découvertes miraculeuses, étonnantes, voire même effrayantes, requièrent, tout autant que la robotisation, des commandes humaines compétentes pour un aiguillage qui empêche les abus et les déraillements ; et c’est l’art du secteur privé au Liban.
Les hôpitaux doivent entreprendre entre eux, et surtout avec les hôpitaux gouvernementaux, des groupements de coordination par jumelage, partenariat, fusion ou association.
Cet exposé est loin d’être exhaustif. Mais je terminerai en souhaitant bien fort l’humanisation de l’hospitalisation et de la médecine, surtout avec l’apparition de la génétique, de la reproduction médicalement assistée et de la technologie qui veut remplacer l’homme. Notre éthique hospitalière et médicale doit nous accompagner au chevet de chaque malade.
La médecine et le service de santé ont commencé par être charité et amour, et ils doivent le rester, surtout que la santé est un facteur de développement économique. Le Liban est et restera l’hôpital du Moyen-Orient.

Dr Faouzi ADAÏMI