Don d’organes : les alertes s’améliorent, mais les familles peinent à suivre

Par Nada MERHI | 22/11/2010

Photo adsbdesannois.over-blog.com

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Social Au cours de l’année écoulée, les alertes aux donneurs potentiels d’organes ont considérablement augmenté au Liban, même si de nombreuses réticences pour passer à l’acte sont toujours constatées au sein des familles. Ce progrès a été réalisé grâce à l’aide d’une équipe d’experts espagnols, dans le cadre d’un programme d’un an financé par le ministère espagnol des Affaires étrangères. Récemment, le programme a été prorogé pour une nouvelle année.

Qui ne se rappelle de J. qui, au début de l’année 2008, avait aidé à sauver la vie de quatre personnes et à deux autres de retrouver la vue, en faisant don des organes de son épouse décédée des suites d’une hémorragie cérébrale ? À l’époque, cette initiative noble avait occupé la une des médias pendant plusieurs jours et cette « belle leçon d’abnégation et de solidarité sociale » a été vivement saluée.

Cette initiative est restée toutefois isolée, aucun don d’organes n’ayant été effectué durant les années suivantes au Liban, au moment où en Espagne, à titre d’exemple, on compte le plus haut taux de don d’organes au monde avec 35 donneurs par million d’habitants par an, contre 0,5 par million d’habitants au Liban. Depuis novembre 2009 toutefois, les choses ont commencé à changer grâce à un protocole de coopération entre le gouvernement espagnol, représenté par l’Agence espagnole internationale pour le développement et l’Institut espagnol pour la donation et la transplantation (Donation and Transplant Institute – DTI), d’une part, et le gouvernement libanais représenté par le ministère de la Santé et le Comité national pour le don et la greffe des organes et des tissus (NOOTDT) d’autre part. Dans le cadre de cette coopération d’un budget total de 300 000 euros, « une structure nationale pour le don d’organes a été mise en place », explique Maria Paula Gomez, coordinatrice du DTI à Barcelone et responsable du projet, qui annonce la prorogation du protocole pour une nouvelle année avec pour objectif principal de transformer les donneurs potentiels (les personnes atteintes de mort cérébrale qui se trouvent dans les hôpitaux, c’est-à-dire principalement des accidentés de la route et des personnes souffrant d’une hémorragie cérébrale irréversible) en donneurs réels. « Il est important à ce niveau de sensibiliser les gens au don d’organes, insiste-t-elle. Il est aussi souhaitable que les gens fassent part aux membres de leur famille de leur souhait dans ce sens. »

Des coordinateurs ont été formés en cours d’année et des accords ont été conclus avec quatorze hôpitaux dans différentes régions du pays. Dans ce cadre, une infirmière des soins intensifs et une autre du service des urgences ont été formées au don d’organes. Elles ont pour mission d’alerter le NOOTDT des cas de donneurs d’organes potentiels.

Ce système de détection des donneurs potentiels dans les hôpitaux a commencé par porter ses fruits. « Entre 2000 et 2009, nous comptions près de trente alertes de donneurs potentiels par an, souligne le Dr Antoine Stephan, vice-président du NOOTDT. Depuis le coup d’envoi de ce programme, les alertes ont dépassé les mille. Il est vrai qu’un grand nombre de ces cas avaient des contre-indications médicales, mais plus de 250 étaient viables. Malheureusement, seules deux familles ont répondu positivement. Nous avons de même eu 30 donneurs de cornées. »

Convaincre les parents

Ce faible taux de conversion des donneurs potentiels en donneurs réels est essentiellement dû au refus des familles. « Le problème financier a été résolu, puisque le ministère de la Santé couvre les frais du prélèvement des organes, explique Farida Younane, coordinatrice nationale du NOOTDT. C’est au niveau du consentement familial que le problème se pose. Les raisons de ce refus sont plus culturelles que religieuses. Certaines familles refusent qu’on aborde le sujet. Sur le plan religieux, nous bénéficions de l’appui des différentes autorités compétentes qui ont accepté de coopérer, d’autant que la religion ne fait aucune objection au don d’organes. Bien au contraire, elle l’encourage. Un long travail de sensibilisation reste donc à faire. »

Il s’agit d’ailleurs de l’un des objectifs que s’est fixés la deuxième phase du protocole de coopération dans le cadre de laquelle des accords seront signés avec huit nouveaux hôpitaux. « Nous allons beaucoup travailler sur la performance des coordinateurs qui doivent être formés à la meilleure manière de communiquer avec les parents, poursuit Farida Younane. Nous allons également nous concentrer sur la performance des médecins au moment d’annoncer la mort à la famille. Trop souvent, ces derniers avancent des propos contradictoires. Il faudrait insister dans ce cadre sur la nécessité d’être dès le départ franc avec les parents sur la situation de leur malade et de ne pas leur donner de faux espoirs. Il ne faudrait pas non plus paraître intéressé par les organes, même si dans ces cas, le temps est contre nous, puisque les organes risquent de se détériorer. Il faut savoir respecter le deuil de la famille. »

Des coordinateurs seront donc formés sur l’ensemble du territoire, « en respectant les habitudes et la culture de chaque région ». De plus, des conférences de sensibilisation au don d’organes seront organisées dans les écoles et universités, ainsi que dans les villages en collaboration avec les municipalités.

Défis d’ordre médical

Convaincre les médecins réanimateurs de la nécessité de réanimer l’organisme du patient même après la déclaration de la mort cérébrale est l’un des autres défis à relever au cours de la deuxième phase du projet. « Le but de cette réanimation est de maintenir les organes en bon état en vue de les transplanter, note le Dr Stéphan, Jusqu’à présent, nous sommes habitués à faire des réanimations pour sauver le malade. Cette mentalité doit changer. Par ailleurs, nous œuvrons également à convaincre les médecins traitants qu’il n’est pas de leur ressort d’aborder la question du don d’organes. Leur mission se limite à sauver le malade ou, dans le cas contraire, à annoncer sa mort à la famille. Les médecins greffeurs ne doivent pas en parler non plus. C’est au coordinateur de le faire. Mais là encore, il faudrait convaincre les Libanais qu’aucun intérêt financier n’est lié au don d’organes. Il y a eu tellement de magouilles que d’aucuns pensent que les organes seront vendus ou que les personnes fortunées et influentes seront privilégiées. Or la distribution des organes se fait sur base de critères purement médicaux et scientifiques. »

Au nombre des obstacles à franchir au cours de la prochaine année figure aussi le besoin « d’expliquer à la population qu’il n’existe pas plusieurs morts, mais une seule mort, et que celle-ci est cérébrale ».

Source: L’Orient Le Jour