Autour de la fête nationale du 22 novembre

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22/11/2010 – Par Bahjat Rizk

Toute fête nationale pose la question, de la mémoire et de l’identité, car elle définit symboliquement le moment fondateur et réactualise le projet fédérateur d’une collectivité. La plupart des pays donc célèbrent le pacte qui les unit ou les émancipe et les valeurs nouvelles à partir desquelles ils prennent un nouveau départ et fondent leur nouvelle identité.

Ainsi l’Afrique du Sud célèbre le 27 avril sa première élection démocratique (1994), l’Allemagne le 3 octobre sa réunification (1990), l’Arabie saoudite le 23 septembre l’unification du royaume (1932), l’Argentine le 25 mai le jour de la révolution (1823), l’Australie le 26 janvier le débarquement des premiers colons anglais (1788), l’Autriche le 26 octobre l’adoption de la loi pour la neutralité (1955), la Belgique le 21 juillet la prestation du roi Léopold Ier (1831), la Chine les 1er et 2 octobre la proclamation de la République populaire par Mao (1949), l’Égypte le 23 juillet la révolution (1952), la France le 14 juillet la prise de la Bastille (1789), l’Espagne le 12 octobre le jour de l’hispanité (redécouverte de l’Amérique par les Espagnols en 1492), la Libye le 1er septembre le coup d’État (1969), le Pakistan le 23 mars la proclamation de la République islamique (1956), la Suisse le 1er août le pacte fédéral (1291)… Sans compter les anniversaires de roi, de reine, de sacre, de proclamation de la république et même une fête à date variable pour le Vatican (selon la messe inaugurale du nouveau pape : le 24 avril sous Benoît XVI).

Toutefois la majeure partie des pays célèbrent ce jour-là leur indépendance contre une puissance dominatrice étrangère (c’est le cas pour plus de 90 pays). Il n’en demeure pas moins que quelle que soit l’occasion, la fête nationale reflète pour tous la cohésion d’une entité et le socle de son identité nationale.

La date du 22 novembre a été choisie par les Libanais comme le début de leur projet commun. Il est important donc de rappeler ses circonstances et surtout d’examiner si cette date remplit toujours son rôle de rassemblement et de mobilisation collective. Autrement dit si cette date résiste à l’examen critique du temps et si elle est toujours opérationnelle (de manière émotionnelle et rationnelle).

Il serait souhaitable, en cette période difficile où les Libanais se présentent plus divisés que jamais, de s’interroger sur la valeur symbolique et structurante du 22 novembre et de s’interroger sur son efficacité. Le 22 novembre souffre d’un déficit d’image qu’il faudrait clarifier et auquel il faudrait remédier. Les raisons sont multiples : tout d’abord, c’est une date qui paraît fortuite ou accidentelle, un compromis entre certains chefs des communautés libanaises plutôt que le couronnement d’une lutte continue d’un peuple contre une occupation opprimante et abusive. En effet, la France, mandataire du Liban après l’effondrement de l’empire ottoman, avait elle-même procédé à la proclamation du Grand Liban dans ses frontières actuelles (1er septembre 1920) inspirées des frontières de l’émirat

de Fakhreddine II (1590-1635) , véritable fondateur de la nation pluricommunautaire libanaise , artisan de la renaissance et de l’indépendance libanaise au sein de l’empire ottoman et de son ouverture, culturelle et politique sur l’occident européen au cœur de l’Orient ottoman. C’est dans cet état d’esprit que la nouvelle entité libanaise, dotée d’une identité propre, vit le jour le 1er septembre 1920, à la suite de la troisième délégation libanaise, menée par le patriarche maronite, à la conférence de la paix. Il est à noter que la Syrie dans ses frontières actuelles vit le jour à la même période (1920) et ce qui vaut pour la Syrie vaut également pour le Liban, comme pour la plupart des autres pays en incluant la Turquie elle-même, issus de l’empire ottoman (abstraction faite de la Palestine car c’est un cas d’expropriation). Remettre en question l’un, c’est remettre en question tous les autres. Quelle que soit l’appréciation qu’on en fait, ce sont des entités constituées et constitutionnelles qui existent après la Première Guerre mondiale, depuis bientôt un siècle (90 ans). Par ailleurs, la fête des Martyrs de l’empire ottoman de 1915 (6 mai) est plus à même de refléter le soulèvement identitaire (arabe) et national. Même s’il n’est plus d’actualité d’ouvrir des dossiers aujourd’hui clos. D’autant plus qu’en 1943, la France libre du général de Gaulle, qui avait remplacé le régime de Vichy au Levant, était plutôt désireuse d’accorder son indépendance aux deux pays. Ce qui fut accompli, après certes des tractations ardues, mais sans qu’une goutte de sang soit versée. L’enjeu était alors plutôt la lutte d’influence entre les deux empires coloniaux, la France et la Grande-Bretagne. D’ailleurs, la France articule toujours aujourd’hui sa politique culturelle (centres culturels français et lycées) et économique au Proche-Orient, autour de ces deux pays dont elle se sent diversement proche (Union pour la Méditerranée). La France n’a jamais considéré le Liban, pas plus que la Syrie, comme des colonies. Dans le dossier consacré ce mois-ci (point hors série) à la décolonisation après la Seconde Guerre mondiale (1954-1962), tout l’accent est porté sur l’Indochine, le nord de l’Afrique et les divers pays africains (1960). Le rapport avec les pays africains s’est résolu plutôt pacifiquement (la plupart aujourd’hui sont très actifs et impliqués dans la francophonie, le français demeurant leur langue officielle). La rupture avec l’Indochine et le nord de l’Afrique (notamment l’Algérie) a été autrement plus passionnelle et meurtrière. Certes, une fois dépassée l’affirmation constitutive, il faudrait la justifier par l’adhésion des populations qui la composent. (L’identité est un processus de négociation et d’identification, une construction affective et rationnelle qui aboutit ou échoue selon les liens créés, l’humanité, comme l’homme, est un vécu et une histoire).

Au Liban, la date du 22 novembre, qui nous renvoie au pacte national (entre les deux pères de l’indépendance, le maronite Béchara el-Khoury et le sunnite Riad el-Solh), nous maintient également dans une situation ambiguë d’un compromis à la fois provisoire et existentiel (ni Orient ni Occident, et « deux négations ne font pas une nation » ). D’autant plus que ce compromis a été maintes fois dénoncé, révoqué et même trahi. Mais malgré toutes les épreuves douloureuses, nous sommes condamnés de façon presque absurde à toujours tout oublier et tout reprendre à zéro (ni vainqueur ni vaincu). Nous oscillons constamment entre la tentation métaphysique, tragique (mythe de Sisyphe, serpent qui se mord la queue) ou réconfortante (mythe du phénix qui renaît de ses cendres ou éternel retour) et la tendance pathologique, schizophrène (le double discours) et paranoïaque (retournement du discours et projection du complot et de la persécution).Et là, il s’agit d’une option structurelle, commune à tous les chefs et à toutes les communautés. (Il ne s’agit d’exclure personne, ni bien sûr d’incriminer personne, mais de comprendre ce processus structurel et d’essayer si possible de le rationaliser). Comment sortir de cette circularité ? Comment structurer un discours identitaire et national cohérent ?

Le 22 novembre est également la date anniversaire de la naissance du général de Gaulle (1890) et la commémoration de l’assassinat du président Kennedy (1963). Certes, les deux hommes semblent complètement différents dans leur parcours : l’un est le vieux chef, le père salvateur, fondateur et quelque peu autoritaire et trop rigoureux, qui finit incompris et isolé ; l’autre est le jeune fils aventurier et fier, bouleversant l’ordre établi, les normes et les préjugés, qui finit assassiné et sacrifié). Toutefois si on écoute leurs grands discours, qui viennent d’être réédités, on retrouve chez tous les deux ce même ton inspiré (éloquence, clarté de l’idée, émotion maîtrisée) et surtout le fait d’incarner une nation et de porter ses valeurs politiques et culturelles fondamentales (l’un s’efface et se confond avec la France, l’autre avec les États-Unis). Il faut une base indispensable de nationalisme transcendant et triomphant pour porter un projet collectif dans ses valeurs constructives et de civilisation, à condition que ce nationalisme demeure ouvert sur l’humanité entière et ne se dégénère pas en pulsion d’agressivité et d’élimination des autres groupes culturels (minorités) ou des autres nations. Savoir composer, entre le désir de pouvoir et la peur d’autrui, et respecter au-delà de tout, en préservant les identités spécifiques légitimes, les valeurs humaines essentielles. Tout est une question de frontières et de limites.

Au Liban, nous avons eu plusieurs figures mythiques au niveau des communautés, soit incomprises, soit foudroyées (dont deux le 22 novembre René Mouawad et le jeune Pierre Gemayel) mais le discours national continue à manquer, à l’image de la fête nationale. Chaque communauté y voit ce qu’elle a envie d’y voir. Un pays pluriculturel peut-il être une nation et à quelles conditions ? Les éléments structurants d’une nation peuvent-ils être négociés et mis collectivement en partage (langue, race, religion, mœurs) ? Le Liban est-il vraiment indépendant ou continue-t-il à troquer structurellement une tutelle pour une autre (occidentale : américaine ou française, et orientale : syrienne, saoudienne, égyptienne, iranienne et même turque) ?

Nous célébrons le 22 novembre dans deux jours, mais en réalité, à défaut de projet fédérateur et cohérent, nous sommes toujours et un peu plus chaque jour, bloqués à la veille du 13 avril.