La danse libératoire de Lamia Safieddine

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Par Edgar DAVIDIAN | 16/11/2010

Lamia Safieddine : « Pour la danse, je peux dire que je suis tombée dans le chaudron comme Obélix. »

Rencontre Musique, poésie et monde arabe fusionnent dans la tête, les yeux, les oreilles et le corps de Lamia Safieddine. Une multitude de voyages ont formé la danseuse chorégraphe, à l’émerveillement d’une enfance intacte, qui prête ses traits, sa force, son intuition et son essence de fille d’Ève à… Lilith*

Paradoxale, cette image du jour qui se substitue à la nuit? La danseuse et chorégraphe s’en explique lors d’une rencontre et tire au clair les images, les mots et ses pirouettes. Avec grâce.

Une lourde crinière de cheveux noirs bouclés en cascades, un regard brillant, un nez mutin, un corps ondulant qui habille la robe aux épaules nues, des mains et des doigts qui sculptent l’air à chaque mouvement et cette démarche unique, celle d’une danseuse qui effleure à peine la terre et vole toujours, en toute légèreté, comme sur un nuage…

Tout sourire, Lamia Safieddine est heureuse d’être à Beyrouth, heureuse d’être dans ce hall inondé de la lumière du jour, heureuse d’être dans cet hôtel près de la mer, heureuse de toucher du bout des lèvres ce café brûlant avec un soupçon de lait, heureuse de ce gros camion rouge qui stationne à l’angle de la rue et klaxonne à hue et à dia… Heureuse surtout de danser et d’offrir à ses concitoyens cette Lilith née graduellement, il y a déjà quelques années, en superposant, comme des strates invisibles ou des voiles translucides juxtaposées, métamorphoses sur métamorphoses, après un premier jet conçu au « Black Sugar », festival pour la création noire à Paris.

Le temps peaufine les chorégraphies et l’inspiration de Lamia Safieddine, toujours aux aguets, en toute souplesse, aux exigences du corps et aux échos du monde et de la vie. Surtout au devoir de l’émancipation de la femme. Un spectacle qui s’est affiné, limé, affirmé, épuré comme ces sculptures de Brancusi fasciné par l’Afrique qui a dévoilé le visage d’une femme à travers un trait et une forme réduits à leur plus élémentaire simplicité et minimalisme, tout en les dotant de la plus éloquente des expressions.

De la Guinée au Maroc, en passant par le Liban (elle écrase une larme quand elle évoque la douloureuse année charnière 1975, un arrachement dans la vie de certains Libanais !), le Brésil, la Belgique et Paris où elle réside actuellement, Lamia Safieddine a construit sa vie et taillé, avec soin et minutie (elle est une incurable perfectionniste), son profil professionnel. Elle a récolté son doctorat en sciences de l’éducation de São Paolo, fondé l’Aicco, la Compagnie des danses du monde, œuvré pour des associations humanitaires-caritatives et signé, de sa touche innovante, loin de tout folklore de la « danse de cabaret égyptien » (on reproduit ses propres termes), plus de quinze spectacles, farouchement estampillés et libellés «Danse arabe contemporaine ». Spectacles qui ont soufflé un vent de Shéhérazade, de conte, d’identité et d’ (inter)pluriculturalité arabes aux quatre points cardinaux…

« Pour la danse, je peux dire que je suis tombée dans le chaudron comme Obélix », dit tout de go Lamia Safieddine, en partant dans un délicieux éclat de rire tout en roulant des yeux et jouant de sa tignasse avec coquetterie.

On la croit à moitié, surtout qu’avec Obélix, côté épaisseur et nez en aubergine, rien à cirer avec une danseuse gracile aux traits de Cléôpatre… Et d’ajouter, plus sérieuse : « J’ai ouvert les oreilles avant les yeux. Vous savez, un fœtus entend avant de voir… J’ai eu la chance de grandir dans une famille musicalement et culturellement riche. Très tôt, j’ai écouté Feyrouz, Oum Koulthoum, Brel, Ferrat, Marcel Khalifé, Ziyad Rahbani, Barbara, les Beatles…J’ai été marquée par le cinéma (elle parle du cinéma d’art et d’essai du Clemenceau), et tout en étant troublée par Docteur Jivago ou Guerre et paix, je n’en scrutais pas moins les contorsions et les galbes de Samia Gamal ! Les poèmes de Nizar Kabbani étaient mes premiers compagnons de lecture et j’ai un rapport charnel avec le monde du parnasse. Ont suivi aussi des lectures tout aussi intenses et formatrices avec Simone de Beauvoir, Nawal Saadawi, Mahmoud Darwiche, Senghor, Césaire… Très tôt, j’ai combiné musique, poésie et mouvements du corps. À six ans, à l’école, j’ai fait de la scène. La danse est le moyen de m’exprimer. Si je savais chanter, j’aurais chanté…Je fais de la danse parce que je suis touchée par la poésie. La danse libère et j’ai voulu garder toute la part de spontanéité dans mon expression corporelle. D’où mon refus de tout académisme déformant. Le corps n’est pas un instrument, le corps est sacré ! Il faut le respecter. Il est vrai que j’ai été influencée par certains. Georgette Gebara à mes débuts, Caracalla bien sûr (j’ai adoré al-Khiam es-soud), ensuite Béjart et aujourd’hui je trouve, toute proportion gardée, une certaine sororité avec Carolyn Carlson… Je suis pour une remontée aux sources. Tenez, une Africaine, une Brésilienne, une Arabe peuvent danser jusqu’à un âge avancé, 90 ans, par exemple…. »

En disant cela, Lamia Safieddine rit comme une enfant, secoue ses cheveux qu’elle tord dans un chignon improvisé, enserre et tend ses deux clavicules comme pour un envol… Et d’ajouter, dans un sourire cette fois : « Nous sommes comme le vin, plus on vieillit, plus on se bonifie… »

*« Lilith », spectacle de solo de danse arabe contemporaine chorégraphié et interprété par Lamia Safieddine. Il sera donné le vendredi 19 novembre et le samedi 20 novembre au théâtre Monnot et le dimanche 21 novembre à Tyr.

Source: L’Orient Le Jour