La loi du coupe-coupe

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Éditorial – Issa Goraieb
13/11/2010 | L’Orient Le Jour

Le centre, cela peut être payant. C’est un joli succès en tout cas que viennent de remporter le président Sleiman et le chef du Parti socialiste progressiste Walid Joumblatt en obtenant que soit reportée, jusqu’après la fête de l’Indépendance, la séance cruciale du Conseil des ministres au cours de laquelle devrait être tranchée, par voie de consensus si possible, l’affaire dite des faux témoins. Que ce centre-là, faisant office de zone tampon, relève à la fois de la plus haute instance étatique maronite et du leader des druzes n’est guère d’ailleurs l’effet du hasard, à l’heure où s’aggravent les tensions entre les deux branches sunnite et chiite de l’islam libanais.

Succès tout relatif, provisoire et précaire cependant. Si le président de la République et Walid Joumblatt sont si soucieux de laisser le temps au temps, c’est dans l’attente de la formule magique que sont supposés concocter conjointement et solidairement la Syrie et l’Arabie saoudite, ces deux surveillants et garants de la stabilité interne dans notre pays. C’est le même pari, assorti d’un rare hommage à la personne du roi Abdallah, que vient de louer, avec un optimisme tout aussi inhabituel, Hassan Nasrallah. Mais comment marier l’eau et le feu, quel compromis peut-il être seulement possible entre l’attachement du Liban à la justice internationale chargée de faire la lumière sur les attentats criminels des dernières années et la hantise du calme domestique, devenue matière à vil chantage pour les ennemis du tribunal de La Haye ?

À cette question, le Hezbollah a depuis longtemps répondu, sans s’embarrasser du moindre souci de compromis : la cour à caractère international n’est qu’une fabrication israélo-américaine, ses conclusions doivent être rejetées d’avance et quiconque s’obstinerait à y accorder foi serait un traître à la solde de l’ennemi ! Ce thème, Hassan Nasrallah l’a une fois de plus développé, lors de son apparition télévisée de jeudi soir, l’agrémentant même d’un arrogant défi à quiconque s’aviserait d’inquiéter un seul de ses fidèles si celui-ci venait à être l’objet d’une quelconque accusation.

La main qui s’y hasarderait sera coupée, a-t-il promis. Oubliant sans doute que hors l’odieux précédent de la guerre civile, et contrairement aux usages en vigueur dans d’autres pays de la région, on ne coupe pas de mains au Liban. Oubliant aussi que même les États ou organisations les plus hermétiques n’ont jamais été à l’abri des infiltrations malignes, que les plus honnêtes et vertueuses des familles peuvent compter dans leurs rangs des brebis galeuses. Oubliant en somme que nul n’est parfait en ce bas monde, quand bien même il se réclamerait d’un parti prétendant être celui du Créateur.

Bien plus nuancée certes, mais n’échappant pas pour autant à la contestation, est l’approche du problème à laquelle s’est livré, le soir même, Walid Joumblatt en demandant que peut valoir la justice en l’absence de stabilité. Loin du classique débat sur l’histoire de la poule et de l’œuf, on peut aisément lui retourner la question : quelle stabilité pourrait-il y avoir sans justice, sans règne absolu de la loi ? La réponse, le leader druze devrait être le premier à la connaître, pour l’avoir vécue dans sa chair, pour l’avoir longtemps clamée lui-même avant de céder aux cruelles exigences de la prudence, tant physique que politique : une telle stabilité ressemblerait, en pire peut-être, à celle qui a régné sous la tutelle étrangère, celle des passe-droits en armes, celle des assassinats demeurés invariablement impunis, des arrestations arbitraires et des déportations ; avec elle, la justice serait celle des magistrats terrorisés, ou même parfois mitraillés en plein tribunal.

Cette paix-là serait seulement celle des prisons et des cimetières.

Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb