Crainte et châtiment

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Par Ziyad Makhoul | 13/11/2010

En dents de scie Quarante-quatrième semaine de 2010.

L’insensé, l’indispensable Cioran aimait à répéter que dès que les animaux n’ont plus besoin d’avoir peur les uns des autres, ils tombent dans l’hébétude et prennent cet air accablé qu’on leur voit dans les zoos. Il explique alors que les individus et les peuples offriraient le même spectacle si un jour ils arrivaient à vivre en harmonie, à ne plus trembler ouvertement ou en cachette.

Les Libanais ne remercieront jamais assez Hassan Nasrallah pour les efforts constants qu’il multiplie, lorsqu’il ne jardine pas, afin de leur éviter de se noyer dans une espèce d’apathie chronique, désolée et surtout désolante. Personne mieux que le patron du Hezbollah ne sait en effet cultiver, agrandir et magnifier ce concept fondateur qu’est la peur, en réussissant parfois d’inédits raffinements.

Parce qu’il arrive à mêler l’effroi folklorique et primitif de l’index levé (le parent, la maîtresse d’école, le préfet, le patron, le banquier, etc.) à celui bien plus immédiat et prégnant du souvenir, de ce kit dictatorial which-must-not-be-named (miliciens rompus à tous les combats, arsenal de rue d’Armageddon, missiles sol-sol, sol-mer, sol-air, supériorité démographique, etc.) et dont il a montré en 2006 (au-dehors, contre Israël) et en 2008 (au-dedans, contre ses compatriotes) toute la létale étendue.

Parce que sa sémantique se moque royalement de la géographie, des us, des coutumes et de cette conscience collective forcément et férocement attachée à un Liban où on ne coupe pas de mains.

Parce que, aussi, personne mieux que Hassan Nasrallah ne sait maîtriser la mise en scène de la peur : en homme invisible dont personne ou presque ne connaît les adresses, il n’utilise qu’un vecteur de communication, le plus performant et qu’Internet même n’est pas parvenu encore à détrôner : cette télévision qui optimise l’hyperdiffusion de tous les mythes, tous les mensonges, des plus ridicules (la prétendue lettre d’Henry Kissinger à Raymond Eddé) aux plus risibles/nuisibles (le cabinet Siniora qui a tout fait pour retarder le cessez-le-feu avec Israël en 2006 – et tant pis pour les procès-verbaux des Conseils des ministres et pour ceux des réunions du Conseil de sécurité, tant pis, surtout, pour l’honnêteté de l’époque d’un Nabih Berry qui avait qualifié l’équipe de Fouad Siniora de gouvernement de la résistance).

Mieux que personne enfin, Hassan Nasrallah propage la peur dans chaque foyer libanais (et pas qu’à Moukhtara…) parce que lui-même, désormais, a peur ; qu’il crève de peur : son discours en suintait, celui prononcé à l’occasion de la Journée du martyr (il y a visiblement pour le Hezbollah et ses cadors des martyrs de première classe, ceux morts au combat contre Israël, et les martyrs de troisième zone, les autres, tous les autres, de Kamal Joumblatt à Pierre Gemayel en passant par Béchir Gemayel, Hassan Khaled, René Moawad, Rafic Hariri et tout le cortège).

Hassan Nasrallah a peur.

Il sait bien pourtant que Daniel Bellemare ne bâtira pas son acte d’accusation sur la moindre intonation de quelque faux témoin que ce soit. Il sait bien aussi que ce texte n’incriminera ni un parti politique ni une communauté libanaise (Bernard Kouchner aura au moins réussi son testament politique). Il sait bien qu’Israël ne tuera pas des milliers de Casques bleus pour venir s’en prendre à lui au cas où. Il sait bien que ce n’est pas le TSL qui désarmera son parti. Il sait bien que Saad Hariri, Samir Geagea et les autres auront l’intelligence de dire haut et fort que les brebis galeuses partout ont foisonné et partout foisonneront. Il sait aussi, malheureusement pour lui (et il l’a fait clairement savoir au roi Abdallah d’Arabie, encensé jeudi dernier pour la première fois), que dans l’infernal jeu des nations, son parti ne pèsera pas constamment lourd.

Mais Hassan Nasrallah a peur. Simplement parce qu’il sait qu’à moins d’une guerre régionale, donc mondiale, il ne pourra plus jamais refaire un 7 mai 2008 – que Walid Joumblatt est sans doute terrifié, mais pas suicidaire. Il a peur, enfin, parce qu’il sait que la crédibilité de son parti, aux yeux des Libanais et à ceux des musulmans, quelle que soit la teneur de l’acte d’accusation, est totalement à reconstruire – et que ce n’est pas un Michel Aoun réduit à vouloir exhumer les morts qui l’y aiderait en quoi que ce soit. Ni la Syrie. Ni même l’Iran.

C’est de ta peur que j’ai peur, avait fait dire William Shakespeare à Roméo et Juliette. Plus dangereux encore que le Hezbollah ? Peut-être un Hezbollah qui a peur.

Source: L’Orient Le Jour