Ces enfants du primaire…

10/11/2010
Par Georges TYAN
Je crois, comme bon nombre de mes compatriotes, avoir dépassé le stade de l’étonnement, levant les bras au ciel et priant qu’il ne nous tombe pas sur la tête.
Mais je ne peux m’empêcher, en scrutant l’azur jusqu’à épuisement, de chercher l’ombre furtive d’un saint de passage dans notre espace aérien, ou même le très Haut, pourquoi pas, pour un petit aparté, et lui demander pourquoi il nous a si piteusement abandonnés.
Pourtant nous sommes l’un des pays les plus pieux de la terre, les cèdres du Liban figurent en bonne place dans la Bible, Cana et ses noces dans l’Évangile, ce fut le premier des miracles, promenez-vous un peu du côté des montagnes, vous trouverez à chaque cent mètres un ex-voto dédié à un saint et dans chaque village une ou deux coupoles.
Nous brûlons des cierges à la tonne, nos clochers et nos minarets s’enlacent, les églises et les mosquées ne désemplissent pas et, en dépit de toute cette ferveur religieuse, on dirait que Dieu nous a laissés tomber.
Même qu’un parti a trouvé bon d’accoler à son logo une mitraillette brandie par un biceps vengeur, alors que toutes les religions célestes du monde disent à leurs ouailles que Dieu est amour, pardon, bonté, miséricorde, douceur.
Sans doute est-ce l’une des raisons pour lesquelles Dieu a fui à grandes enjambées nos cieux, nous abandonnant à notre triste sort. Un peu comme dans le récit biblique de Babel et sa tour, tout le monde veut parler à la fois, mais chacun a son propre langage, chacun pense disposer de sa propre vérité qu’il veut imposer tout comme il veut s’imposer aux autres, qu’importe la manière.
Ce n’est pas ainsi qu’on bâtit un pays car, à y regarder de près, j’ai l’impression en contemplant le désolant paysage politique de notre pays d’être encore sur les bancs de l’école en classes primaires.
Dès que la maîtresse a le dos tourné ou que la surveillante s’absente, c’est la foire, le chahut indescriptible, tout le monde se bat avec tout le monde puis, au coup de sifflet, comme par magie, tout rentre dans l’ordre, c’est le calme plat.
Les élèves se mettent en rang, silence et bras croisés, vous entendriez une aiguille tomber puis, face aux remontrances et par peur de la punition, chacun rejette la faute sur les autres, les accusations fusent de toutes parts : « Ce n’est pas moi madame, c’est lui qui a commencé, c’est sa faute, je suis innocent, je n’ai rien fait, je vous jure. » Tous sont innocents.
En effet, aux innocents, les poches pleines. Ce n’est pas un euphémisme, c’est la vérité toute crue, je n’ai pas vu ou entendu un seul responsable lever des sourcils effarés au moment de régler ses factures, la scolarité de ses enfants, les frais médicaux de sa famille, ou dénoncer la cherté de la vie qui commence à être insoutenable.
Pour être honnête si, il y a deux ou trois jeunots, cru juin 2009, qui nous parlent avec entrain, vigueur et énergie de l’avenir de leurs enfants, qu’ils n’ont pas encore eus à ce que je sache, étant toujours célibataires, mais il faut bien remplir les discours qui, de toute façon, sonnent creux.
Il faut que ce jeu cesse, le Liban n’est pas une cour de recréation et encore moins une classe de primaire, où chaque élève se réfugie dans le giron de ses parents ou va accuser ses camarades chez la maîtresse.
Encore faut-il que la maîtresse comprenne leur langage et vice versa, qu’elle soit de bon conseil, impartiale, qu’elle n’ait pas de visées bien à elle, hypothéquant leur avenir, les utilisant à ses fins propres pour que, d’un petit signe d’elle, ils détruisent et l’école et son mobilier.
La vie est une école qu’on quitte sans jamais rien avoir appris, dit le dicton. Faut-il qu’il s’applique à nous, à notre pays ?
Le Liban est un pays vieux de plusieurs millénaires, il a connu tant de déboires, de misères, de combats fratricides pour les autres, qu’il est grand temps que ces élèves, s’ils lisent chaque jour une page de son histoire, passent de classe, changent de statut, arrivent à l’âge adulte et prennent leur avenir – et malheureusement le nôtre – en main.