L'(Ass)ange

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06/11/2010 – Par Ziyad Makhoul

Quarante-troisième semaine de 2010.

Dans l’épelé même de son nom, il y a quelque chose d’un séraphin déchu : Julian Assange. Une espèce de Sisyphe du IIIème millénaire noyé dans un lost highway de rédemption et qui décide de se transformer en Batman et pour vivre (et hacker) longtemps, vivre caché – quelque part au coin d’un lac genevois. Mark Elliot Zuckerberg a créé Facebook, Julian Paul Assange a craché WikiLeaks aux rétines et aux tympans de la planète en général et des Etats-Unis (de Bush Jr.) en particulier.

De l’intégralité du procès du pédophile belge Marc Dutroux aux 391 832 documents secrets sur la guerre d’Irak en passant par l’histoire sur un blanchiment d’argent aux îles Cayman impliquant la banque suisse Julius Bär, les infos livrées par des dissidents iraniens ou chinois et les 91 000 war logs sur l’interminable conflit d’Afghanistan, Julian Assange a fondé une nouvelle grammaire journalistique. Il a donc induit une nouvelle déontologie. Le journalisme badass érigé en conscience collective et au service d’une hyperjustice presqu’immanente parce qu’immédiatement accessible à tous : Assange donne à chacun l’occasion, fût-ce virtuellement, de s’habiller en procureur général.

Plus encore, il y a l’inégalable jouissance de percer l’un des mythes les plus absolus : le renseignement – cette fois à l’échelle planétaire. Même la ménagère de moins de 50 ans dont le seul souci, l’obsession primitive est de savoir comment nourrir sa famille nombreuse à moins de 10 euros par jour donnerait la viande de la semaine pour (penser) tenir la main de James Bond ne serait-ce que pour quelques instants. Et, surtout, de faire un doigt d’honneur aux puissants de ce monde qui nous cachent tout et ne nous disent rien. Julian Assange est devenu un service public à lui tout seul, un exutoire pour tous et tant pis (ou tant mieux) si la démagogie, parfois, se surexpose. Parce que là n’est pas le principal écueil qui menace la démarche de ce génial pirate australien, mais plutôt un systématisme quasi-dogmatique dans sa recherche effrénée du scoop, dans sa volonté d’acier de dynamiter les systèmes et d’écarquiller les pupilles des terriens.

Il n’empêche. Julian Assange a promis de rendre publics avant la fin de l’année des milliers de documents concernant non seulement les Etats-Unis, mais aussi la Russie et… le Liban. A la bonne heure : décembre risque de déborder au Liban, entre l’acte d’accusation du Tribunal spécial (et les menaces de chaque heure, de chaque instant du Hezbollah qui vont avec…) et les révélations de WikiLeaks.

Sauf que l’on se demande bien ce qu’il entend dévoiler, Julian Assange. Les clauses secrètes et inavouables du document de Mar Mikhaïl signé en 2006 par Hassan Nasrallah et Michel Aoun ? Le nombre et l’emplacement exacts des missiles du premier ? L’étendue de la mégalomanie aveugle du second ? Le plan Starwars de Samir Geagea pour défendre Meerab des assauts de Assem Kanso et de ses alliés ? Les nuits agitées de mille et un cauchemars de Nabih Berry ? Le nombre d’allers-retours Beyrouth-Damas-Beyrouth qu’entend effectuer Walid Joumblatt ? La décoration du bunker antiatomique de Saad Hariri ? Les dessous de la guerre de juillet 2006 ?

Ou bien des révélations aussi explosives que l’attentat du 14 février 2005 sur l’assassinat de Rafic Hariri, sur le travail des trois chefs successifs de la commission d’enquête onusienne, sur l’acte d’accusation qu’entend publier Daniel Bellemare avant décembre 2010 ? Compte-t-il apporter des preuves sur l’implication de la Syrie et du Hezb, poussant ce dernier à s’allier avec le Pentagone pour avoir sa peau ? Des preuves sur l’implication d’Israël et se voir offrir l’asile politique à Haret Hreik, moins joli mais plus exotique que le lac Léman ? Peu importe : les preuves ou les indices ou les documents que WikiLeaks publiera(it) devront nécessairement être irréfutables si le site électronique de Julian Assange entend garder toute sa crédibilité et toute sa puissance. Il lui est donc juste demandé autre chose, tout à fait autre chose que cette remarque d’une puérilité gigantesque à propos de la corrélation entre les pays donateurs du TSL et leur opposition à la Syrie – un fait qu’un enfant de cinq ans aurait constaté, personne n’imaginant l’Iran, Cuba, le Kazakhstan ou le Zimbabwe contribuer au financement du tribunal présidé par Antonio Cassese.

En attendant, le 8 Mars peut continuer à menacer, boycotter, gifler (Michel Sleiman) et stériliser le pays – tout en priant fiévreusement Saint Julien, qu’on fête généralement le 2 août. D’ici là, Hezb et CPL ont l’embarras du choix.