May Chidiac devant le tribunal, le monde à l’envers

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05/11/2010

May Chidiac exhibant devant les caméras l’article d’« al-Akhbar » : « Lisez-le pour voir le niveau... » a-t-elle dit. Photo Marwan Assaf

May Chidiac exhibant devant les caméras l’article d’« al-Akhbar » : « Lisez-le pour voir le niveau... » a-t-elle dit.

May Chidiac traînée en justice par Jamil Sayyed… Le monde à l’envers, pour les compagnons de la journaliste.

Ubuesque. C’est le qualificatif fort expressif employé par ceux qui ont été témoins hier matin devant le Palais de justice d’une scène qui résume parfaitement le surréalisme total dans lequel baigne actuellement le pays. May Chidiac, journaliste portant au plus profond de sa chair les stigmates d’un attentat à la voiture piégée, fin 2005, en raison de ses prises de position courageuses, et qui glane, depuis, les différents prix et distinctions prestigieux honorant les symboles de la liberté de la presse à travers le monde, a dû comparaître hier devant le juge d’instruction de Beyrouth suite à une plainte déposée contre elle par Malek Jamil Sayyed, fils de l’ancien directeur général de la Sûreté générale, le brigadier Jamil Sayyed, principal chef sécuritaire du temps de la tutelle syrienne. À tel point que l’une des quelques dizaines de personnes – journalistes et personnalités actives de la société civile – qui ont effectué un petit rassemblement spontané de solidarité avec May Chidiac, devant le Palais de justice, se posait à haute voix la question suivante : « Que reproche-t-on exactement à May Chidiac ? Le fait d’être restée vivante et de continuer à hurler sa douleur et à réclamer la justice et la vérité ? Le fait de n’avoir pas succombé ? »

Même réaction chez une dame d’un certain âge passant au hasard devant le Palais de justice. Curieuse face à l’agitation ambiante, cette passante demande aux compagnons de May Chidiac, mobilisés à l’occasion : « Que faites-vous là, que se passe-t-il ? » La réponse fuse tout de go : « C’est le fils de Jamil Sayyed qui a intenté un procès à May Chidiac. » La réaction de la dame est indescriptible. Décomposée, décontenancée, elle se fige au milieu de la rue et commence aussitôt à hurler : « Mais ce pays a complètement perdu la tête ! C’est May Chidiac que l’on traîne devant les tribunaux ! » Il faudra une série d’interventions pour la calmer. Les hérésies, il est vrai, cela rend fou.

Mais que reprochait donc Malek Jamil Sayyed à May Chidiac ? Selon le plaignant, dans le cadre de sa dernière prestation à l’antenne de la LBCI, le 3 février 2009, le soir où elle avait rendu son tablier et claqué la porte de la chaîne, la journaliste aurait lancé à l’encontre de M. Sayyed « des accusations claires pour des crimes qui ne le concernent pas », ce qui constitue « un crime puni par la loi », dans la mesure où cela « porte atteinte à l’image du plaignant, induit l’opinion publique en erreur à son sujet, constitue une incitation à monter l’opinion publique contre lui ». M. Sayyed accuse également May Chidiac d’avoir ainsi « adressé une menace directe à son encontre et à l’encontre de sa famille, et d’avoir monté l’opinion publique contre lui du fait de sa situation familiale, vu qu’il est le fils du brigadier Jamil Sayyed et compte tenu de la mauvaise situation sécuritaire que le pays traverse actuellement ».

Malek Sayyed a fondé son argumentation sur une conversation à l’antenne entre lui et Mme Chidiac ce soir-là – rapportée au demeurant d’une manière incomplète dans sa plainte puisque cette dernière omet sa réponse à la journaliste dans le cadre de l’échange entre eux en direct. Malek Sayyed, qui avait pris contact par téléphone avec l’émission pour répondre à deux points évoqués durant les échanges, s’était plaint du fait « qu’il avait eu du mal à joindre (à atteindre) » l’émission. « Ce n’est pas toujours facile de nous atteindre », avait répondu May Chidiac du tac au tac. En riant, Malek Sayyed avait répondu : « Ça dépend de quelle manière » (phrase occultée dans la version des faits de M. Sayyed, qui prétend s’être abstenu de répondre). Et Mme Chidiac de rajouter : « Certainement : avec les explosifs, c’est plus simple. »

M. Sayyed s’est abstenu de se présenter hier devant le juge, se faisant représenter par ses avocats, ce qu’une plainte devant le pénal lui permet. Mais il devra quand même prendre la peine d’arpenter bientôt lui aussi le chemin des tribunaux : quand bien même le juge voulait clore l’affaire hier même, l’avocat de May Chidiac a demandé à entendre la version du fils du général Sayyed.

La déclaration de Chidiac

Vigoureusement applaudie à sa sortie du Palais de justice, May Chidiac a fait une longue déclaration dans laquelle elle a réfuté point par point, avec preuves à l’appui, les fondements de la plainte déposée par Malek Sayyed. Elle a déploré le stratagème qui consiste à créer des affaires pour traîner les gens devant les tribunaux, rappelant comment le brigadier Jamil Sayyed s’était rebellé, lui, contre la justice lorsqu’il avait été appelé à comparaître et comment l’aéroport avait été envahi par des forces armées ce jour-là. « J’ai été convoquée pour être entendue sur une affaire qui ne repose sur rien du tout », a-t-elle dit, indiquant que Malek Sayyed avait occulté une partie de l’échange entre eux pour pouvoir justifier sa plainte.

May Chidiac a ensuite chargé le quotidien al-Akhbar. Malek Sayyed a en effet adjoint à sa plainte un article du quotidien publié au lendemain du départ de la journaliste de la LBCI et qui use de termes diffamatoires à son encontre, se moquant d’elle et de ses 30 opérations, et la qualifiant de « drama queen du petit écran ». La journaliste a fustigé la manière avec laquelle le quotidien se livre à des campagnes de diffamation contre ses confrères journalistes et multiplie les menaces sans rencontrer aucun obstacle ni aucune réaction de la part des autorités concernées. Aussi a-t-elle appelé les ministres de la Justice et de l’Information à réagir et à mettre fin à cette situation.

Elle a enfin estimé que cette plainte, derrière laquelle se cache selon elle Jamil Sayyed, s’inscrit dans le cadre d’une stratégie de ce dernier pour polémiquer et intenter des procès à tous ceux qui sont concernés par le TSL ou qui pourraient être des témoins potentiels afin d’arguer ensuite de l’existence d’un procès en cours entre lui et eux pour rendre leur témoignage nul et non avenu aux yeux du tribunal.

Source: L’Orient Le Jour