Le velours des masques

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02/10/2010 – Par Ziyad Makhoul

Comme chaque jour ou presque, un lion, petit roitelet borgne en cette forêt de quasi-aveugles, poursuit une gazelle pour en faire son dîner. Il court, infatigable, sûr de sa suprématie, fort de ces armes (crocs, griffes, biceps…) que la petite biche n’a pas, arrogant, prétentieux, petit tyranneau de bas-étage ; il sait que la gazelle va finir par s’écrouler. Effectivement épuisée, la gazelle s’arrête net, se retourne vers le lion, bat des cils, le toise, très Lolita, et lui parle : Dis-moi chéri, toute ta vie, toi, ne se résume qu’à bouffer, bouffer et encore bouffer ? Et si tu essayais de me faire l’amour plutôt ?

S.N.

 

Trente-neuvième semaine de 2010.

Le problème n’est plus désormais la légendaire et délétère arrogance du Hezbollah. Aujourd’hui, on dirait que le Hezb, même s’il essaie fébrilement de préserver les apparences, a perdu la quasi-totalité de ce qui faisait hier son incroyable force : sa rigueur métallique, sa logique, sa scientificité, sa conviction. On dirait que le Hezb ne défend plus une cause, mais ce qu’il considère être sa survie. En gigotant, en tressautant, en se noyant dans d’interminables logorrhées, en se cognant aux murs, en enfilant, chose qu’il n’avait jamais faite avant, les suppositions, les éventualités et les aberrations ; bref, en n’arrivant plus à cacher ses fissures, ses brèches, ses failles, de plus en plus visibles. Cela ne le rend aucunement moins dangereux, c’est le moins que l’on puisse dire, mais juste plus imprévisible, peut-être un tantinet plus suicidaire…

Première anomalie : le Hezb est persuadé que d’Islamabad à Rabat en passant par Damas et Doha, Ankara et Koweit, on veut le rayer au mieux de l’équation, au pire de la carte. Le plus pathétique ? La satisfaction qu’il affiche lorsque l’on innocente la Syrie…

Deuxième anomalie : agissant exactement comme s’il était dans les petits secrets/papiers de Daniel Bellemare, le Hezb est convaincu que l’acte d’accusation du Tribunal spécial pour le Liban va immanquablement incriminer un ou plusieurs de ses membres.

Troisième anomalie : le Hezb menace des pires conséquences, évoque ces sept plaies d’Egypte qui s’abattraient sur le Liban en quelques secondes si ce fameux acte d’accusation le mettait à l’index, faisant croire aux Libanais et au monde qu’il est possible qu’un autre parti allume les feux extrêmement mal éteints de la guerre civile.

Quatrième anomalie : cinq ans plus tard et à la veille de la publication de ce texte-phare de la carrière de Daniel Bellemare, le Hezb s’est souvenu de ces faux témoins que tout le monde, à commencer par la Syrie et ses hommes-lige au Liban, avait essayé d’occulter – d’où l’insensée grande scène de l’acte IV signée Jamil Sayyed, qui n’en demandait pas tant, qu’une telle aubaine a laissé d’abord pantois et qui s’est ensuite totalement lâché, lui qui avait refusé, à sa sortie de prison, le moindre rapprochement avec ses coreligionnaires du parti de Dieu.

Cinquième anomalie : le Hezb fait de la contribution financière libanaise au TSL son cheval de bataille, expliquant entre les lignes qu’il serait prêt à dynamiter Doha avec, au passage, tous les S-S et toutes les effusions sentimentales entre Abdallah d’Arabie saoudite et Bachar de Syrie possibles et imaginables, sans oublier, bien sûr, le gouvernement d’union nationale si celui-ci acceptait de verser fût-ce dix livres à ce tribunal.

Sixième anomalie : ces indices et autres preuves un peu trop rachitiques que le Hezb a transmis à Daniel Bellemare via Saïd Mirza en exigeant qu’ils soient pris en compte mais qui n’existent étrangement et soudainement plus lorsque le procureur du TSL en demande davantage.

Septième anomalie : jouant aux absolues jouvencelles, aux gourgandines furieusement naïves, le Hezb, par la voix d’un Naïm Kassem inhabituellement mais très suavement low profile au cours de sa toute récente intervention télévisée, conseille à Saad Hariri rien moins que de corrompre la justice internationale et de faire en sorte que la formation chiite ne soit pas mentionnée dans l’acte d’accusation. Ubu roi lui-même n’y aurait pas pensé.

En réalité, le drame est que le Hezbollah est finalement d’une lucidité extrême : qui ne savait pas qu’en 2005, rien, absolument rien, même pas le lancement d’un feu d’artifice, ne pouvait se faire dans n’importe quelle région du Liban sans que la Syrie, le Hezb, l’Iran et Israël ne soient sinon impliqués, du moins très minutieusement au courant – que serait-ce alors de mille kilogrammes de TNT destinés à réduire Rafic Hariri en cendres… Parce que, sérieusement, qu’est-ce qui empêche le Hezbollah de jouer totalement le jeu ? A supposer que quelques uns de ses membres soient accusés, qu’est-ce qui l’empêche de traiter tout cela princièrement, avec l’assurance d’un lion, comme il le fait avec les traîtres et les espions pro-israéliens issus de ses rangs ou de ses ouailles ? Qu’est-ce qui l’empêche, tout aussi princièrement, d’attendre, le cas échéant, la réaction du 14 Mars en général et du Courant du futur en particulier, et d’agir en conséquence ? Qu’est-ce qui l’empêche, princièrement, d’en profiter pour faire une autopurge, maintenant que Bourj Abi Haïdar a emporté Mohammad Fawwaz, un mea culpa qui, quoi qu’on dise, aurait une sacrée gueule et doperait de facto la crédibilité du parti, qui n’existe plus ? Qu’est-ce qui empêche le Hezbollah, utopie ultime, de regarder les Libanais en général et les sunnites en particulier dans les yeux et de leur dire : OK, les monstres grandissent absolument partout, cette histoire nous a permis de nous débarrasser des nôtres, prenez-en bonne note et sachez faire pareil au cas où et prouvons à tous que rien ne peut altérer le tissu libanais.

Qu’est-ce qui l’empêche ? Une chose, une seule. Qu’en réalité, ce soit le Hezb qui utilise le TSL pour dynamiter les risibles restes de l’Etat libanais et s’emparer une fois pour toutes du pouvoir – pas l’inverse, pas le fait que ce soient les autres qui veulent profiter du TSL pour en finir avec le Hezb.

Le Hezb n’a (plus) rien à perdre avec l’acte d’accusation : tout ce qu’il lui restait s’est envolé en fumée un certain 7 mai 2008.