(Si petits) dieux du stade

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Par Ziyad Makhoul

Les trente minutes de football, souvent hilarantes, jouées sur la pelouse du stade Camille Chamoun entre députés et ministres du 14 et du 8 Mars, savamment mélangés, étaient hier un acte éminemment politique.

Naturellement, l’anecdotique et les apparences dominaient nettement malgré une double et imposante symbolique – double de par le timing, c’était hier la 35e commémoration de la guerre civile libanaise, et double de par l’image. C’est fondamental l’image, aussi illusoire soit-elle. Voir ces hommes que tout, absolument tout oppose partager même sueur et même douleur physique, se transcender chacun pour la dérisoire victoire d’une équipe truffée d’adversaires irréconciliables (au Liban, tout s’exacerbe à n’en plus finir, surtout quand il s’agit de politique), les voir se taper dans le dos et se féliciter comme s’ils étaient Lionel Messi et Thierry Henry, tout cela au-delà d’un angélisme forcené et sachant que personne n’était dupe, était d’une force inouïe : rien que l’intensité des one-two entre Ali Ammar et Nadim Gemayel ou entre Saad Hariri et Gebran Bassil, toutes ridicules qu’étaient, grosso modo, les qualités footballistiques des quatre joueurs, valait à elle seule tout le déplacement.

Cent pour cent politique dans le fond et dans la forme, d’autant que jamais le concept de gouvernement d’union nationale n’a été aussi folklorique et que tout à la base, à la Cité sportive, ne devait être que marketing et génie de la communication ; tout était prévu et mis en scène pour des centaines de caméras, de micros et d’appareils photo plantés comme sur un champ de guerre ; une guerre de trente minutes.

Sauf que cet événement risiblement libanouillard a très vite pris des allures de Goodwill Games, de match historique de football entre États-Unis et Iran en 1998 en France, de tournois de ping-pong ultrakissingeriens entre Américains et Chinois. Les vertus, notamment diplomatiques, du sport sont universelles, planétaires et immédiates ; même si elles ne durent pas, elles changent quelque chose dans la façon de concevoir l’autre ou dans la définition de l’impératif de solidarité, elles modifient ce qui régit, entre autres mais à des proportions mésestimées, la/le politique sur un plan purement local : la perception. Ce minimatch de football était infiniment moins fallacieux, dangereux et létal pour la Constitution que l’accord de Doha – sans doute bien plus puissant aussi.

Il y avait hier quelque chose comme des points de suspension, follement bienvenus, sachant que dès aujourd’hui les couteaux seront de nouveau et comme d’habitude tirés en Conseil des ministres, dans l’hémicycle ou par le truchement de certains médias. Évidemment. Ce n’est pas une communion dans l’effort sportif qui peut dynamiter deux visions diamétralement antinomiques d’un pays, de sa nature et de sa culture. Mais peu importe : en ce 13 avril, il a été prouvé aux quatre coins du Liban, aussi bien par la société civile (l’initiative d’Offre-Joie est louable à plus d’un niveau) que de la classe politicienne, une synergie pouvait être trouvée. Et appliquée. Qu’une dynamique commune à l’échelle nationale pouvait être concrétisée.

Il a aussi été prouvé en ce même 13 avril, si tant est que quelqu’un en doutait encore, que Michel Aoun continuera quoi qu’il arrive, quels que soient la date, la saison, le symbole ou la commémoration, de jouer les parasites, les empêcheurs de tourner en rond et les trouble-fêtes. Mais le chef du CPL a quand même sa propre notion de l’harmonie : ses menaces proférées hier contre ceux qui évoquent les armes du Hezbollah lors des échéances électorales (il ne lui reste plus qu’à interdire aux chats de miauler) et son chantage férocement milicien de quitter la table de dialogue détonaient certes totalement avec l’air libanais du jour, mais restaient parfaitement synchrones avec l’imbécile et hypocrite refus de la Syrie de recevoir la délégation libanaise chargée de préparer la prochaine visite à Damas de Saad Hariri.

Il y a décidément beaucoup de cartons rouges qui se perdent.