Riyad-Damas : la réponse du berger à la bergère

Non classé

Par Ziyad Makhoul

Et c’est reparti. Vite, bien vite ; c’est sans doute une deuxième nature pour la Syrie (cornaquée par l’Iran) et l’Arabie saoudite (et avec elle les puissances occidentales) que d’utiliser la scène libanaise comme ring parfait pour leurs bras de fer.Tout allait bien dans le meilleur des mondes il y a quelques semaines. Le roi Abdallah d’Arabie effectuait une visite tonitruante à Damas, Bachar el-Assad se voyait déjà invité dans le bureau Ovale, Michel Aoun mettait des litres d’eau dans son verre à liqueur de vin, le gouvernement naissait et Saad Hariri commençait sérieusement à comprendre qu’il allait tôt ou tard prendre le chemin de la capitale syrienne. Parallèlement, on commençait à s’inquiéter un tantinet à Téhéran, alors que la communauté internationale se surprenait à penser qu’effectivement, la Syrie pourrait quitter l’orbite iranienne et passer, beaucoup plus naturellement, dans le giron arabe.

Tout allait vraiment bien jusqu’à l’irruption, la semaine dernière, d’une bien risible pantalonnade juridico-politique : en pleins préparatifs de la visite du Premier ministre et sur une demande d’un Jamil Sayyed à court de tout, une juge syrienne a lancé une série de commissions rogatoires contre un grand nombre de personnalités libanaises, dont certaines constituent le cœur de la garde prétorienne de Saad Hariri. Ces commissions rogatoires qui seront, a-t-on appris de sources bien informées, catégoriquement rejetées pour vice de forme par le ministère de la Justice et qui ont fait couler ici et ailleurs des litres d’encre n’étaient dirigées, en réalité, que contre l’Arabie saoudite.

Il faut ajouter à cela deux faits assez significatifs, qui ont immédiatement suivi l’initiative judiciaire syrienne. Un : la visite à Damas il y a quelques jours (elle coïncidait d’ailleurs avec la célébration par Bachar el-Assad et Michel Aoun de leurs noces de coton) du ministre iranien de la Défense, qui a consacré l’essentiel de son emploi du temps à des entretiens avec des groupuscules palestiniens et des délégations d’Amal et du Hezbollah. Deux : la toute récente visite à Téhéran du chef politique du Hamas, Khaled Mechaal, censé se rendre plutôt à Riyad après que le roi Abdallah, au cours de sa visite à Damas, eut lancé l’idée de réunir chez lui les leaders égyptien, syrien et jordanien dans un double but très précis : réconcilier les deux premiers et récupérer le dossier palestinien ; c’est-à-dire soustraire le Hamas, aussi, de l’influence iranienne et arabiser totalement le dossier.

Tout cela ne s’est naturellement pas fait. Et la réponse du berger à la bergère n’a pas tardé ; elle s’est d’ailleurs manifestée sur le triple front saoudo-égypto-américain. Un : le ministre saoudien des Affaires étrangères, Saoud el-Fayçal, a lâché hier sa bombinette politique : « Le Liban ne sera pas souverain tant que le Hezbollah possède plus d’armes que la troupe. » Lire entre les lignes donnerait, aussi : tant que la frontière restera aussi poreuse qu’elle ne l’est actuellement – un état des lieux dressé exactement de la même façon, 48 heures plus tôt, par un Barack Obama qui n’a pourtant pas une fois évoqué le cas Hezbollah, ne voulant sans doute pas paraître donner le ton à ses alliés arabes. Deux : l’adjoint chargé du P-O de Hillary Clinton, Jeffrey Feltman, a gentiment expliqué que le problème des États-Unis avec le Hezbollah ne se limite pas uniquement au passé et « aux agressions perpétrées contre l’ambassade US à Beyrouth. Nous sommes intimement convaincus que les armes du Hezbollah qui échappent à l’autorité de l’État libanais constituent un danger pour le Liban et une violation des résolutions internationales ». Trois : le ministre égyptien des AE, Ahmad Aboul-Gheit, qui s’est entretenu avec Saad Hariri hier à Copenhague en marge du sommet, a clairement fait comprendre que Le Caire est « sur la même longueur d’ondes » que Riyad, que tous deux appréhendent clairement le dossier du nucléaire iranien, son évolution négative et, surtout, ses conséquences sur le Liban, notamment à travers le Hezbollah et ses armes.

On peut difficilement faire plus clair. En réalité, ce combat singulier sur le dos du Liban se joue d’abord et avant toute chose entre l’Arabie saoudite et l’Iran, engagés dans une infinitude de duels (vie politique libanaise, dossier palestinien, etc.), dont le dernier et pas des moindres en terres yéménites. Riyad pensait réellement pouvoir draguer Damas, l’éloigner de Téhéran et effectivement le ramener à la famille arabe, surtout en agitant la carotte américaine, mais Téhéran a répliqué et pour l’instant, Téhéran gagne.

Pourquoi ? Qu’est-ce que Damas, qui a ouvert le feu en premier en utilisant ces trop grossières commissions rogatoires, a demandé à Riyad et que Riyad n’a pas assuré ? Est-ce vraiment cette visite de Bachar el-Assad à Washington que Washington a refusée et qui a finalement échu à Michel Sleiman, avec tous les débordements anti-Baabda de la part du 8 Mars qui ont suivi ? Est-ce plus de sympathies européennes – la bienveillance de Nicolas Sarkozy seul ne semblant pas suffire au régime de Damas ?

Peu importe. Le résultat est le même : en se déchirant, en se guettant, en rongeant leurs freins respectifs et en faisant tout pour éviter les premiers remords/regrets, Riyad et Damas replongent Beyrouth dans ce qui lui va le moins : l’expectative. Et les questionnements. Et les doutes.

Saad Hariri a beau assurer, à partir de Copenhague, qu’il se rendra bientôt à Damas « si Dieu le veut » – Dieu étant dans ce cas bien précis le roi Abdallah, les rumeurs les plus folles sur une visite qui se ferait « samedi et lundi », même vite démenties, ont beau circuler, rien, désormais, n’est moins sûr. Surtout qu’on attend, en fin de mois, c’est-à-dire incessamment, la définition publique par l’Iran de sa position sur son nucléaire et, disent des sources bien informées avec beaucoup de conviction, « quelque chose » en provenance de La Haye, « quelque chose » à propos du Tribunal spécial.

Tout cela fait beaucoup.