Cosmétique de la séduction

Non classé

Par Ziyad Makhoul

Le maquillage utilisé par le secrétaire général du Hezbollah pour peinturlurer la charte du troisième millénaire de son parti est impressionnant de nuances, de subtilités, de volonté de plaire ; voire de draguer ouvertement. Hassan Nasrallah va jusqu’à citer, en le transcendant, le pape Jean-Paul II : Beaucoup d’entre nous considèrent que ce pays n’est pas seulement un message, mais une véritable bénédiction. Hassan Nasrallah va jusqu’à s’inspirer, certes sans prononcer le mot magique de définitive, du testament d’un homme pour l’instant toujours irremplaçable, cheikh Mohammad Mehdi Chamseddine, un testament qu’il a pourtant toujours ostensiblement ignoré : le Liban est reconnu comme la patrie des ancêtres et des générations futures, une patrie que nous voulons pour tous les Libanais sans distinction.

C’est coquet. Très coquet, même. Ce travail sur la forme a dû être pensé, repensé, puis repensé de nouveau, depuis mai 2000 et le retrait israélien ; depuis 2005, bien sûr, et l’assassinat de cet homme pour lequel le Hezb et ses caciques ressentaient une fascination/répulsion inouïe : Rafic Hariri ; depuis, aussi, mai 2008 et la criminelle et illégale décision du parti de Dieu de retourner ses armes vers l’intérieur, et, enfin, depuis juin 2007, lorsque, malgré toutes les prévisions d’un 8 Mars persuadé de remporter les législatives, le 14 Mars avait gagné la majorité parlementaire.

L’âge a sûrement ses raisons. Le Hezbollah veut montrer qu’il a effectivement dépassé son insupportable crise d’adolescence, qu’il est désormais ce parti (jeune) adulte qui s’est (plus ou moins) assagi. Le/la politique ont aussi les leurs, de raisons ; le pouvoir est un nectar diabolique, une addiction pure et simple : les cadres hezbollahis se sont mis à la députation, le travail sur les lois a remplacé les kalachnikovs, et quelques années plus tard, ils ont commencé à siéger au gouvernement, se sont pris au je(u), en ont compris l’intérêt et adoré les dorures – Hussein Hajj Hassan prononçant à Rome, à l’occasion du sommet de la FAO, le discours du Liban, restera probablement comme un moment d’anthologie dans les archives de la banlieue sud.

Le pragmatisme et le bon sens ont absolument leurs raisons. Le Hezbollah a l’intelligence de voir un peu plus loin que le court terme, il sait qu’il est obligé, c’est vital pour sa dimension nationale, de caresser l’électorat aouniste dans le sens du poil ; un électorat capable de suivre Michel Aoun jusque sur Pluton ou aux enfers, certes, mais un électorat qui, dans son immense majorité, refuserait net ne serait-ce que l’ébauche d’une république islamique.

Il n’y a rien à dire : le maquillage est parfait et le document rendu public au lendemain de la fête de l’Adha ne ressemble, à vue de rétine, de tympan et de narine, à rien avec la déclaration de guerre primitive de l’an 1985.

Mais dans le fond, c’est pratiquement la même chose. Les gens évoluent ; le monde entier a changé ces 24 dernières années ; le Liban a changé ; l’ordre mondial a changé… Hassan Nasrallah est une bête politique : un coup le baume, un autre la blessure. Béante la blessure. Le Hezbollah se libanise ? À la bonne heure. Sauf qu’il ne se libanisera effectivement et absolument que lorsque son secrétaire général annoncera au monde la fin au Liban de la primauté de la wilayet el-faqih, un concept, n’en déplaise à Hassan Nasrallah, aussi politique que religieux ; lorsqu’il annoncera donc la fin d’une allégeance, certes objet en ce moment de mille et une rumeurs, de mille et une fluctuations, au régime des ayatollahs.

Reste l’essentiel, c’est-à-dire le pire : la morgue est là. Perché avec toute l’assurance et le dédain du monde sur son Olympe de missiles et autres armes en tout genre, un arsenal assuré, selon lui, d’une pérennité au moins équivalente à celle de l’État d’Israël, Hassan Nasrallah a délibérément, purement et simplement dynamité la table de dialogue que Michel Sleiman est censé présider dans les semaines ou les mois à venir à Baabda. Et mis le monde en général et les Libanais en particulier devant un fait suraccompli : que c’est le Hezbollah qui détiendra à jamais la décision de guerre et de paix. Et toute la rhétorique possible et imaginable, de cette cohabitation entre une résistance populaire et une armée nationale qui protège la patrie jusqu’à sa reconnaissance explicite d’une nécessaire édification d’un État fort et juste avec une armée capable de protéger le pays, n’y changera rien. Absolument rien.

Il y a dans cet affligeant c’est comme ça et pas autrement, dans ce nos lois ou le chaos, dans ce cha’ou aw ‘abou version 2006 de funeste mémoire, quelque chose de très simple : son gigantisme. Tout la nouvelle charte du Hezbollah, dans son esprit comme dans sa lettre, peut être résumée par : c’est comme ça et pas autrement. Une équation d’un radicalisme et d’un fondamentalisme effrayants et effarants. Comme une monarchie de droit divin. Ou un ayatollahland.

Alors pourquoi ce très (trop) soft nip / tuck ; pourquoi cette chirurgie esthétique de (petite) surface ? Des changements de l’Iran ? Des changements en Iran ? La Syrie ? Une excuse anticipée pour une nouvelle danse de mort que le Hezbollah initierait si Téhéran se trouvait acculé, sur le nucléaire ou sur autre chose ? Ou est-ce que ce serait, chimériquement, le début d’un long, très long processus d’une évolution naturelle, IRA en Sinn Féin, d’une évolution en profondeur du Hezbollah ?

Le problème n’est pas là. Le problème reste qu’encore une fois, son urgente, son indispensable libanisation n’est toujours pas sur l’agenda du Hezbollah.