Le cas Geagea

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Par Ziyad Makhoul

Lorsqu’il est demandé à un Libanais appartenant à la communauté chrétienne pourquoi il a voté CPL dimanche, une réponse sur deux est immanquablement la suivante : parce que je déteste Geagea ; Samir Geagea est un assassin.

Soit.

Il ne fait aucun doute que la main de Samir Geagea est salie de sang. Qu’il a commandité, organisé, exigé beaucoup d’hémorragies. En tout genre. Il ne fait aucun doute non plus que ce constat est tout aussi valable pour, par ordre alphabétique, Michel Aoun, Nabih Berry, Sleimane Frangié, Walid Joumblatt, une flopée d’autres ex-seigneurs ou sbires de guerre, ainsi que, last but not least, pour Hassan Nasrallah, notamment après le 7 mai 2008. Même l’ex-Premier ministre-martyr Rafic Hariri, à cause de ces ventes d’armes aux uns et aux autres dont il aurait pu être le grand manitou à un moment ou à un autre de la guerre civile, peut figurer quelque part dans cette liste, certes d’une façon indirecte – très indirecte : lui a (re)construit…

Le premier à s’en être excusé est le chef du PSP. C’était en l’an 2000. Dans un hémicycle où l’on aurait entendu respirer une mouche, Walid Joumblatt a demandé pardon pour avoir piétiné la démocratie, stupéfiant une société libanaise qui n’avait jamais entendu ou même rêvé pareil mea culpa. Le second et dernier à ce jour à l’avoir suivi, il y a moins d’un an, lors d’un meeting populaire à Jounieh, s’appelle Samir Geagea. Dont le pardon public avait fait l’effet d’une bombe – politique, surtout ; ce geste d’une ampleur inouïe venant de la part d’un Bécharriote, embastillé qui plus est pendant plus de onze ans dans les tréfonds du ministère de la Défense, a pourtant été très rapidement balayé d’un revers de cravate orange, ou vert pistache.

Avant-hier pourtant, le chef des Forces libanaises a reposé un geste politique considérable. Au lendemain de ces législatives que son camp, l’Alliance du 14 Mars, a remportées d’une façon magistrale et incontestable, et au lieu de se bunkériser dans une quelconque tour d’ivoire, comme cela avait été fait par d’autres il y a quatre ans à l’issue d’un certain tsunami, Samir Geagea, comme les Gemayel père et fils d’ailleurs, a tendu la main au CPL, aux Marada et au Tachnag. L’argument est en airain : il a expliqué qu’après ces élections, personne ne peut prétendre accaparer la représentation des chrétiens ; que cette responsabilité incombe à tous les élus. L’objectif de cette offre est encore plus fort : il s’agit rien moins que de renforcer concrètement, dans les faits, la communauté chrétienne, de la blinder, de l’immuniser contre les vents mauvais, exactement comme font Saad Hariri pour les sunnites, Hassan Nasrallah pour les chiites et Walid Joumblatt pour les druzes. Sachant qu’une réconciliation interchrétienne ne dynamiterait en rien la détermination de chaque faction à s’attacher à ses constantes, à ses choix stratégiques ou tactiques, et à ses options ; au contraire : cette transaction intracommunautaire est la seule solution pour qui veut, dans le respect de la Constitution et de la primauté étatique, rendre service au collectif, pour ensuite mieux servir l’État.

Face à lui, face à cette proposition qui devrait ne serait-ce qu’être tentée, il est malheureux de constater que Michel Aoun continue de se murer dans une mégalomanie de plus en plus outrancière. De courir derrière un monopole, cette monochromie qu’il est pourtant hyperprompt à dénoncer chez les autres en général et chez le sunnite en particulier. Qu’il continue de ne réfléchir, agir et réagir que dans le seul (et double) but de prendre la place de Michel Sleiman – et, idéalement, remplacer le cardinal Sfeir par un patriarche qui lui serait uniquement inféodé. Qu’il continue de vouloir saper, par n’importe quel moyen, cet accord de Taëf qui l’obsède jour et nuit : cette façon péremptoire de distinguer le plus artificiellement possible entre majorité parlementaire et majorité populaire est hallucinante, surtout que même le premier concerné, Hassan Nasrallah, s’est noyé, il y a quelques jours, dans les nuances et les pastels. Qu’il continue dans cette autarcie, dans ce rejet insensé de l’autre quand cet autre ne pense pas et ne (pré)voit pas comme lui ; dans cette xénophobie, même, quand cet autre est un coreligionnaire.

Nul ne prétend que Samir Geagea s’est transformé en (arch)ange ; que quatre ans après sa libération, Monte-Cristo se soit totalement effacé au profit d’un Nelson Mandela méditerranéen. Loin de là. Mais il est des actes et des mots plus forts que tous ces procès d’intentions que ne manquent pas de multiplier ses adversaires politiques ; il est des évidences indiscutables : l’ex-milicien s’est muté en un ardent défenseur de l’État et de ses prérogatives ; l’ex-milicien, au lendemain du 7 juin, a commencé à faire ce que les Libanais en général et les électeurs du 14 Mars en particulier exigent de leurs élus : (re)bâtir le pays, (re)bâtir l’État en commençant par balayer devant sa propre porte (la maison chrétienne) ; l’ex-assassin qui a demandé pardon tend la main et, aussi incroyable que cela puisse paraître aux yeux de beaucoup, se pose en exemple.

Refusée net par le camp adverse, cette main orpheline rappelle aux mauvais souvenirs de ces Libanais tous les fantômes sinistres et glauques des années 1989-1990, tous les fratricides possibles et imaginables, tous les embrigadements, tous les autismes. Cette main orpheline dessine aussi un bien effarant état des lieux : pendant qu’à Meerab on (ré)apprend chaque jour, patiemment, minutieusement et parfois sans doute en se faisant violence, à sanctuariser l’État libanais, à le blinder, à essayer de lui garantir toutes les exclusivités ; qu’on (ré)apprend à défendre la présidence de la République, la légalité internationale, le déploiement de l’armée sur l’ensemble du territoire national, les relations d’égal à égal avec la Syrie, l’accord d’armistice avec Israël et le désarmement de toute faction hors la troupe, pendant tout ce temps-là, à Rabieh, on fait exactement le contraire ; pire encore : les chemises brunes, aussi peu visibles soient-elles, sont bel et bien là, et une victoire du 8 Mars dimanche dernier les aurait ostentatoirement sorties de tous les placards.

Un ex-milicien devenu maçon d’État ; un ex-commandant en chef de l’armée devenu milicien en chef : si cela n’avait pas été extrêmement fâcheux, cela aurait été très drôle.