Les tentacules du Hezbollah sur le Mont-Liban

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Des tentacules poussés toujours un peu plus loin


La politique des petits pas… Avec persévérance, et détermination, le
Hezbollah étend jour après jour ses tentacules pour contrôler des pans
de plus en plus larges du pays. Et progressivement, de façon
pernicieuse, sans que le citoyen lambda ne s’en rende compte, tel un
minutieux travail de fourmi, il pousse toujours un peu plus loin les
limites de son expansionnisme. Tout récemment, et à en croire des
témoins oculaires, c’est sur les cimes du Mont-Liban, sur les hauteurs
de Niha, de Ouyoune el-Simane, de Sannine et de Laklouk, qu’il a étalé
sa présence milicienne. Une présence qu’il a, certes, démentie hier.
Mais pourquoi un tel démenti aurait-il plus de crédit que son
affirmation, sans cesse renouvelée, selon laquelle il ne retournerait
jamais ses armes vers l’intérieur ? D’autant qu’un tel déploiement
(confirmé par des sources de sécurité), même s’il ne s’est produit que
d’une manière ponctuelle et temporaire, s’inscrit dans la logique même
du projet du parti chiite. En effet…


… Sous le couvert de « résistance », le parti intégriste chiite
maintient un arsenal militaire digne d’une puissance régionale. Sous le
couvert de « résistance », il crie à la traîtrise dès qu’une quelconque
partie manifeste ne fût-ce que la velléité d’initier un débat sur
l’opportunité de son jusqu’au-boutisme guerrier, qu’il considère comme
un tabou intouchable. Sous le couvert de « résistance », il s’obstine à
vouloir monopoliser la décision de guerre et de paix, laquelle est, de
surcroît, du seul ressort du guide suprême de la révolution iranienne
(« wilayat el-fakih » et projet politique supranational obligent). Sous
le couvert de « résistance », il s’est taillé un territoire à sa
mesure, interdisant aux forces de l’ordre régulières, ou même à
certaines administrations publiques, d’y avoir accès. Sous le couvert
de « résistance », il a établi son propre réseau de télécommunications,
qu’il qualifie de ligne rouge, à l’instar de son armement stratégique.
Sous le couvert de « résistance », il se permet de fixer des limites à
l’action de l’État et de l’armée libanaise, comme il est apparu dans le
discours prononcé par le secrétaire général du Hezbollah Hassan
Nasrallah au lendemain de l’élection du président Michel Sleiman. Rien
d’étonnant, par voie de conséquence, et toujours sous le couvert de
« résistance », qu’il s’octroie le droit de parader dans le « jurd » du
Mont-Liban surplombant la Békaa, posant des entraves à la libre
circulation des citoyens.


Tout en poussant toujours plus loin ses tentacules, le Hezbollah
franchit en outre progressivement, jour après jour, de nouveaux pas sur
la voie de l’extension de ses objectifs déclarés. Longtemps, il a
affirmé mordicus que les Libanais n’avaient rien à craindre car les
armes de la « résistance » ne seraient jamais dirigées vers
l’intérieur. Et puis subitement, il brandit le slogan cynique de
« l’utilisation des armes pour défendre les armes » (!), justifiant
ainsi sans vergogne le recours à son arsenal contre des factions
locales. Longtemps, il a souligné que son arsenal avait pour but de
récupérer les fermes de Chebaa et d’obtenir la libération des
prisonniers libanais détenus dans les geôles israéliennes. Mais
lorsqu’il a été sérieusement question de placer cette zone sous
l’autorité provisoire de l’ONU, en prélude au recouvrement de la
souveraineté de l’État sur cette portion du territoire, il s’est
empressé de souligner que le retrait israélien de Chebaa était « dirigé
contre la Résistance » (sic !) et qu’en tout état de cause, les armes
du Hezbollah seraient maintenues même après la libération du secteur en
question « afin de défendre la dignité des Libanais » (Trad Hamadé
dixit).


Dans les déclarations publiques des dirigeants du parti chiite, le
thème de « société résistante » est devenu récurrent, comme il ressort
notamment des propos tenus il y une dizaine de jours à Baalbeck par le
« numéro deux » du Hezbollah, Naïm Kassem. « La Résistance n’est pas un
groupe armé qui désire libérer une parcelle du territoire, a-t-il
déclaré lors de la signature d’un livre sur la « société résistante ».
La Résistance n’est pas un instrument à vocation conjoncturelle dont le
rôle s’achève lorsque le prétexte (justifiant la résistance) disparaît.
La Résistance est une vision, une ligne de conduite. Elle n’est pas
simplement une réaction militaire. L’édification de la société
résistante renforce le Liban et consolide son indépendance et sa
souveraineté de la manière que nous voulons, nous, et non comme ils
tentent de nous l’imposer. »


Ce discours soutenu et régulier sur la « société résistante », combiné
à la littérature politique du Hezbollah, ainsi que le comportement sur
le terrain à différents niveaux, illustrent une réalité amère et
indéniable que les nouveaux alliés contre nature du parti pro-iranien
peuvent de moins en moins occulter et ignorer : la formation chiite
s’emploie, suivant une dynamique pernicieuse, lente et progressive, à
imposer aux Libanais le fait accompli de la transformation du Liban en
une société guerrière engagée dans une lutte sans fin, sans horizons,
contre Israël et le monde occidental pour servir les seuls desseins
régionaux de Téhéran et les objectifs d’un projet géostratégique
supranational dans le cadre duquel le Liban ne constitue qu’un pion.


Une telle société guerrière représente la raison d’être, le fonds de
commerce, « l’oxygène » du Hezbollah. Il suffit de lire la littérature
politique et les discours publics du parti pour s’en rendre compte. Un
pays prospère, libéral, en plein essor économique, ouvert sur le monde,
respectueux du pluralisme sociopolitique et des valeurs humanistes
occidentales sonnerait le glas d’une formation comme le Hezbollah qui
ne peut survivre, se renforcer et étendre ses tentacules qu’à l’ombre
d’une paupérisation rampante… Et d’une atmosphère conflictuelle
permanente … À l’instar d’ailleurs de l’État hébreu. D’où la
convergence d’intérêts tacite et objective entre les deux parties.


À l’heure où le parti intégriste chiite déploie jour après jour sa
machine de guerre et tente d’imposer manu militari son idéologie
antioccidentale, les alliés contre nature de cette tête de pont
iranienne ont sans doute de quoi réfléchir : acceptent-ils que les
Libanais soient condamnés à vivre en permanence dans une société
guerrière pour servir les intérêts de l’aile la plus radicale de la
République islamique iranienne, alors que Palestiniens et Syriens
œuvrent d’arrache-pied pour aboutir à une paix avec Israël ?
Acceptent-ils que le Liban soit dévié par la force des armes (et,
surtout, sous l’effet de l’argent « divin ») de sa vocation historique
et traditionnelle de pays libéral, prospère, ouvert sur le monde,
soucieux du respect des pratiques démocratiques ?


Dans le contexte de l’alliance qualifiée de « stratégique » et
d’« éternelle » entre le Hezbollah et le CPL, les propos tenus
récemment par le général Michel Aoun (qui a souligné lors du dîner de
l’hôtel Habtour que les intérêts des chrétiens du Liban et ceux de
l’Occident sont désormais « divergents ») ne sont-ils pas une grave
remise en cause de l’histoire, des coutumes et des traditions
culturelles de ces mêmes chrétiens ? Cette remise en cause,
concomitante au pacte conclu avec le parti pro-iranien et faisant suite
à une récente déclaration du général Aoun qui s’est déclaré « plus
proche de Damas que de Washington » (adieu l’audition au Congrès sur le
« Syria Accountability Act » …), est d’autant plus déplorable que la
tradition chrétienne d’ouverture sur les valeurs occidentales est à la
base de la spécificité et de la raison d’être du Liban, de l’aveu même
des pays arabes et des leaders libanais musulmans, aussi bien
spirituels que temporels.


L’enjeu de la crise libanaise actuelle n’est en aucune façon d’ordre
partisan et politicien. Il est par essence de nature existentielle.
Face à l’offensive syro-iranienne et au rouleau compresseur hezbollahi,
ce sont les fondements du « Liban message » qui sont menacés. Aux
Libanais, donc, de savoir faire preuve de discernement. Et de savoir
dissocier clairement ce problème de fond des antipathies personnelles
et des sentiments revanchards, indéniablement déplacés dans le contexte
présent.

Michel TOUMA

Source: L’Orient Le Jour
Publié le 30/06/08