L’horreur une fois de plus

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Trois morts et une vingtaine de blessés dans le double attentat de Aïn Alak
 
Le Metn encore une fois plongé dans l’horreur
 
 
Trois personnes ont été tuées et vingt-deux autres blessées hier dans un double attentat à Aïn Alak (Metn). Les deux explosions ont eu lieu à une heure de pointe à dix minutes d’intervalle dans des bus de transport en commun couvrant le trajet Bteghrine-Dora. Cet attentat perpétré à la veille de la deuxième commémoration de l’assassinat de l’ancien Premier ministre, Rafic Hariri, est le dix-huitième qui secoue le Liban depuis la tentative d’assassinat du ministre des Télécommunications, Marwan Hamadé, le 1er octobre 2004.

Des débris humains sur la chaussée, quelques flaques de sang, de la ferraille éparpillée, d’étranges billes métalliques par terre, un nombre de voitures endommagées et la carcasse de deux bus, l’un de marque Mitsubishi et l’autre de marque Kia, en travers de la route… Le Metn, théâtre de divers explosions et attentats depuis deux ans, avait rendez-vous hier, encore une fois, avec l’horreur.
Il était environ 9 heures quand une bombe a explosé dans un minibus à Aïn Alak, au niveau de la galerie el-Hajj, sur la route de Bickfaya. Dix minutes plus tard, une bombe a explosé une dizaine de mètres plus loin, dans un autre minibus. Les deux véhicules appartiennent à des particuliers et ont une capacité de 24 passagers chacun. Le premier véhicule qui a explosé, de marque Mitsubishi, appartient à Milad Gemayel, originaire de Jouar el-Khonchara, qui a échappé par miracle à l’explosion. Le deuxième appartient à Chadi Saliba, de Bteghrine, touché notamment à la tête et au bras. Selon leurs proches, les deux hommes ont l’habitude de garer leur véhicule en fin de journée devant leurs maisons respectives, à Jouar et à Bteghrine, dans ces villages perchés du Metn, où l’on pense connaître tout le monde et où l’on croit vivre en sécurité.
Les deux bus couvrent le même trajet, celui de Bteghrine-Dora, effectuant bien sûr des arrêts dans toutes les localités qu’ils traversent. Hier, leur itinéraire s’est arrêté à Aïn Alak.
Selon les premiers éléments de l’enquête, un système de télécommande actionné à distance aurait fait exploser les bombes à dix minutes d’intervalle. En ce qui concerne les deux charges explosives, diverses versions ont été avancées : il s’agirait d’importantes quantités de petites billes métalliques placées entre les sièges des deux bus, ou encore de deux valises, que deux passagers auraient transportées jusqu’aux bus. Dans la journée d’hier, une troisième version a encore été véhiculée : les charges explosives pèseraient un kilogramme et la première aurait été placée à l’intérieur du premier bus, alors que la deuxième aurait été collée à l’extérieur du deuxième véhicule.
Quoi qu’il en soit, le double attentat a fait trois morts : Laurice Gemayel, 38 ans, mère au foyer, originaire de Aïn el-Teffaha, Michel Attar, 18 ans, né à Beit el-Chaar, et dont la mère est originaire de Bickfaya, et Mahmoud Hammoud, ouvrier égyptien qui prenait le bus pour se rendre au travail dans une station d’essence de Aïn Alak.
Les blessés, dont certains ont eu les membres inférieurs amputés, sont : Wahib Murr, François Moukarzel, Raghida Abou Haidar, Elsy Sayah, Laure Maalouf, Marie Saliba, Najla Abou Haidar, Intissar Wakim, Nemré Husseini, Néemat Saliba, Brigitte Murr, Élise Murr, Brigitte Murr, Rony Francis, Mounia Chidiac, Chadi Saliba, Alain Khoury, Leila Gemayel, Takla-Nidale Achkar, Hala Mazloum, Hanné Bou Antoun, Bassam Saliba et Nicole Zaalit.

Coincés sous la ferraille
Hier vers dix heures, une heure après l’attentat, les sirènes des ambulances retentissaient toujours dans les localités du Metn. La Croix-Rouge avait déjà transporté les blessés dans les hôpitaux, notamment à l’hôpital Serhal à Rabieh et au centre hospitalier de Bhannès.
Sur les lieux de l’attentat, des hommes ramassaient encore les débris humains, des chiens de police inspectaient l’endroit et les enquêteurs avaient commencé leur travail. Hors du périmètre de sécurité, des habitants de Bickfaya et de Bteghrine cherchaient toujours leurs proches, ignorant si leurs bien-aimés étaient morts ou vivants. D’autres, témoins des attentats, étaient toujours en état de choc.
Samir était au volant quand la première explosion a eu lieu. Il se rendait au travail à Beyrouth. Il a vu le premier bus soufflé par l’explosion. Il a garé sa voiture pour aider les blessés. « Puis j’ai entendu un horrible bruit, le deuxième bus avait l’air de s’envoler. J’ai vu du sang, de la chair humaine…J’ai vu deux survivants aux jambes amputées. »
Dans une sandwicherie, à une dizaine de mètres de l’explosion, Tania, la propriétaire, n’arrive pas à retenir son émotion. « Nous avons entendu un bruit, nous avons cru que c’était l’orage… Puis il y a eu les cris de toutes ces femmes. Des cris… Nous sommes accourus… ». Ses larmes coulent. « Ce sont des gens des villages voisins, de Bickfaya, de Mrouj, de Bteghrine, et même d’ici… Dans le premier bus, il y avait beaucoup de femmes, appartenant à des confréries chrétiennes de plusieurs villages, qui se rendaient pour des activités religieuses à Antélias… C’était un carnage… Puis il y a eu la deuxième explosion et les gens ont couru dans tous les sens », raconte-t-elle.
Raïf est chauffeur de minibus, couvrant également le trajet de Bteghrine-Dora et vice versa. Au moment de la première explosion, il était à Aïn Alak, remontant de Dora. Il connaît les deux chauffeurs, Chadi Murr et Milad Gemayel. Il a aidé à évacuer les blessés. « J’ai vu des morts… mais aussi des survivants, grièvement blessés, coincés par la ferraille sur leur siège… Il y avait des gens amputés, déchiquetés… », raconte-t-il.
Dans une pharmacie voisine, deux ressortissantes sri lankaises sont toujours en état de choc. Elles sèchent leurs larmes. Elles travaillent au Liban depuis dix ans et habitent Bteghrine. Elles se rendaient à Beyrouth à bord de l’un des bus qui a explosé. Elles s’en sont sorties sans une égratignure.
Les forces de l’ordre ont bloqué, pour les besoins de l’enquête, la route principale reliant le littoral du Metn à Bickfaya, au niveau de Aïn Alak. Sur les lieux de l’attentat, les enquêteurs ont dressé une tente pour que des indices ne soient pas perdus.
Pour arriver au centre hospitalier de Bhannès, il fallait emprunter sous une pluie battante les petites rues sinueuses du Metn. Vers midi, au niveau de Beit Chabab, beaucoup de bus scolaires ramenaient les enfants de l’école. Et à Bickfaya, les rues et les magasins étaient quasi déserts.
Dans une boutique de prêt-à-porter de la localité, Rita parle de la miséricorde. « Ma fille Joy, 25 ans, prend ce bus tous les matins. Quand j’ai su qu’il y avait eu l’explosion, j’ai couru comme une folle, j’ai été la chercher parmi les blessés, elle n’y était pas…La police m’a dit d’aller dans les hôpitaux…J’ai pensé au pire. Puis je suis remontée à Bickfaya pour savoir qu’elle avait raté le bus de justesse », raconte-elle.
Dans une teinturerie de la même localité, Évelyne a les yeux pleins de larmes. « Michel Attar, le jeune homme qui est mort, est le fils de ma cousine. » « Sa maman l’a cherché durant peut-être une heure…Puis j’ai entendu les nouvelles. J’ai su qu’il avait été transporté sans vie à l’hôpital Serhal. J’ai appelé ma cousine. Que voulez-vous que je lui dise ? Tout simplement : ton fils a été retrouvé, il est blessé à l’hôpital. Je ne pouvais pas lui annoncer la nouvelle », dit-elle, la voix brisée.
L’hôpital Serhal a reçu un mort et neuf blessés, le centre hospitalier de Bhannès deux morts et treize blessés. Aux urgences, les médecins parlent des cas qu’ils ont traités. Il s’agit surtout d’amputations, de blessures aux membres inférieurs et au ventre. Beaucoup de blessés ont la chair déchiquetée et certains d’entre eux ont la peau brûlée.
En début d’après-midi, des familles attendaient encore devant les blocs opératoires de ces hôpitaux. Comme la famille de François Moukarzel, 33 ans, qui venait de monter dans l’un des bus. Responsable FL de Aïn Alak, François a eu les deux membres inférieurs touchés par l’explosion. Il est directeur d’un magasin d’articles de sport à Jal el-Dib.
Il y avait aussi la famille d’Elsy Sayah, étudiante en architecture d’intérieur à l’UL, à Furn el-Chebback.
La famille de Takla-Nidale Achkar, qui était dans le premier bus, attendait aussi. Takla, de Beit Chabab, âgée de cinquante ans, membre d’une confrérie chrétienne, allait à son cours de théologie à Antélias. Elle a perdu sa jambe gauche.
Dans les salles d’attente et les salons des hôpitaux, les proches des victimes, de divers courants politiques, dénonçaient le terrorisme, et se demandaient qui se souviendra dans quelques mois de leurs bien-aimés qui porteront à jamais dans leur corps les stigmates des explosions de Aïn Alak ou encore jusqu’à quand cette série noire se poursuivra.
D’autres citaient les dates et les événements qui ont marqué le Liban depuis exactement deux ans.
Le 14 février 2005, les hôpitaux de Beyrouth avaient reçu 17 morts, dont l’ancien Premier ministre Rafic Hariri et l’ancien ministre Bassel Fleyhane, et plus de 150 blessés. Depuis exactement deux ans, le Liban a basculé dans l’horreur.

Patricia KHODER
Mercredi 14 Février 2007 | 5:00 | Beyrouth
 


 
Laurice et Leila devaient aller à Beyrouth en voiture…
 
Dans le hall du centre hospitalier de Bhannès, un jeune homme livide fixe le sol. Il attend sans espoir. « Ma belle-sœur avait 38 ans. Elle s’appelait Laurice Gemayel. Elle était mère de deux enfants, deux garçons âgés de 15 et de 14 ans », indique Sami Gemayel, originaire de Aïn el-Teffaha. « Laurice ne travaillait pas. Elle voulait se rendre à Beyrouth. Elle n’a pas pris sa voiture. Elle a eu peur de conduire par ce mauvais temps… Ayant peur que l’auto dérape, qu’elle fasse un accident, elle a pris le bus. »
À l’hôpital Serhal, Leila Gemayel, l’amie de Laurice, a eu beaucoup plus de chance. Elle souffre de contusions, notamment au thorax. Elle se rendait avec son amie à Beyrouth pour faire des achats.
Leila ne reçoit pas les journalistes, c’est son mari qui raconte l’histoire. Il tient le téléphone portable, à l’écran cassé, de son épouse dans la main. « Elle m’a téléphoné, m’a dit qu’il y a eu une explosion et m’a demandé de venir pour l’emmener à l’hôpital… J’ai accouru. Nous sommes de Aïn el-Teffaha. Je suis arrivé au bout de dix minutes. Leila était consciente. Laurice était à côté d’elle… sans vie. Mais durant tout ce temps, Leila secouait Laurice, lui disait de se réveiller pour qu’elle lui parle », raconte-t-il. « Je suis resté dans le bus avec ma femme pour qu’elle ne perde pas connaissance », ajoute-t-il calmement.
Puis il marque une pause, s’énerve : « Ils ne veulent pas que l’on aille à la manifestation de demain. Ils se trompent. Si ma femme va bien, nous irons ensemble tous les deux à la place des Martyrs. Vous savez, les députés du Metn Edgar Maalouf et Nabil Nicolas sont venus à l’hôpital. Nous leur avons demandé de quitter cet étage. Je fais assumer au général Michel Aoun, au PSNS (Parti syrien national social), au Hezbollah et aux Syriens, à toutes les gens du 8 Mars, la responsabilité de cet attentat. »
 

Mercredi 14 Février 2007 | 5:00 | Beyrouth
 
 


Caricature tirée du journal Annahar, le mercredi 14 février 2007