(Dans) le mur

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(Dans) le mur
 
Aïn Alak.
Qui a montré à Aïn Alak, une dix-septième fois depuis la tentative d’assassinat de Marwan Hamadé et après en avoir fait le serment devant feu Rafic Hariri, qu’il est capable de foutre le chaos au Liban si on le forçait à s’en retirer ? Qui a dit à Aïn Alak, à l’adresse des Américains : Cessez de croire qu’une solution est possible sans notre accord ? Qui fait comprendre à Aïn Alak, aux Saoudiens et aux Égyptiens (et au passage, aux Iraniens), à quelques semaines du sommet arabe : Vous ne pouvez pas continuer à nous marginaliser ? Qui a hurlé à Aïn Alak, à la face de Moussa : Nous voulons être partenaires, pas seulement exécuter ? Qui a asséné, à Aïn Alak, pour que tout le monde entende : N’essayez pas d’imposer le tribunal international via une magouille entre l’ONU et le tandem Ryad-Téhéran ? Qui a eu (très) peur, et l’a montré hier à Aïn Alak, des progrès, aussi minces soient-ils, sur la voie d’un règlement de la crise libanaise ; peur de ce comité de six qui plancherait sur les amendements du statut du tribunal ; peur de ce gouvernement de technocrates que présiderait Kassar ou Mikati, et qui se chargerait d’adopter ce statut, de faire aboutir une nouvelle loi électorale et de concrétiser Paris III ; peur de ce successeur d’Émile Lahoud qui – enfin un vrai président ! – traiterait la Syrie comme n’importe quel pays de la Ligue arabe ? Qui a compris, et a voulu naïvement et criminellement le confirmer à Aïn Alak, qu’entre Larijani et Bandar, on a sûrement tout fait pour éviter une irakisation du Liban ; qui s’est dit que c’est bien plus facile en milieu chrétien, dans un Metn plurichrétien, polychrome ? Qui a voulu absolument terroriser le Libanais en général, le chrétien en particulier, le dissuader de se déplacer un 14 février, surtout en direction du ventricule de Beyrouth – et qui a fait exploser Aïn Alak ? Qui a voulu, par le biais de Aïn Alak, rappeler, dans le sang, sa marque de fabrique, rappeler son trademark : la mort plutôt que la vie, Aïn Alak plutôt que la place des Martyrs ? Qui ne voit pas le mur sur lequel il risque de se fracasser, rassuré par sa collusion avec Israël, tout à son bonheur conjugal parce que le Golan a été, est et restera une magnifique et sereine Mer de tranquillité ?
La place des Martyrs.
La place des Martyrs est l’hypercœur de Beyrouth, là où l’on peut voir, entendre, toucher, renifler, goûter, ad vitam, les cœurs battants de Kamal Joumblatt, Béchir Gemayel, Hassan Khaled, René Moawad, Ramzi Irani, Rafic Hariri, Bassel Fleyhane, Samir Kassir, Georges Haoui, Gebran Tuéni, Pierre Gemayel ; mais aussi les cœurs battants, fauchés à Aïn Alak, de Michel Attar, de Laurice Gemayel et de l’Égyptien Mahmoud Hammoud, premiers martyrs lambdas depuis 1990, ni présidents, ni députés, ni ministres, ni militants, mais simples, si simples Libanais ou si simples étrangers qui croient encore en un Liban-Eldorado. La place des Martyrs d’où a démarré, cinq ans après l’an 2000, l’autre processus de libération du Liban. La place des Martyrs comme l’éternel placenta ; source intarissable et primitive de vie ; lieu idéal pour toutes les catharsis, tous les exorcismes ; Matrix originelle où tous les plans, tous les complots, toutes les charges explosives viennent se fracasser contre cet immanent, cet immarcescible, cet implacable I Love Life. La place des Martyrs est l’affirmation claire, nette et surtout archiaudible, par delà la porte de Fatmé, par delà Masnaa, de cet urgent je vais continuer à prendre le bus ; je vais continuer à aller à l’école, à l’université, au travail ; je vais continuer à aller au restaurant, dans les pubs, aux concerts, au cinéma, au théâtre ; continuer à faire des courses au supermarché ; je vais continuer à aller faire du sport, aux quatre coins du pays ; je vais continuer à (sou)rire ; je vais continuer à vivre même s’ils mettent une bombe à chacune de mes destinations. La place des Martyrs, aujourd’hui plus qu’hier, peut-être moins que demain, est tout sauf seulement une commémoration de deuil, une preuve de qui a la plus grosse (foule), un pleuroir où viennent se côtoyer, pour se sentir moins seules, toutes les résignations et toutes les déprimes du Liban ; la place des Martyrs est un hurlement de vie(s), un mouvement infini, un terrassement du dragon, du lion, et c’est pour ces raisons, pour bien d’autres encore, qu’ils s’y rendront en ce 14 février 2007, deux minutes, deux heures, peu importe. La place des Martyrs où, peut-être, feront-ils tomber, en invitant à venir les rejoindre les autres, ni plus ni moins libanais qu’eux, ce honteux mur derrière lequel ils stagnent depuis trois mois.
La place des Martyrs pour empêcher, ou encaisser, tous les Aïn Alak à venir.
Ziyad MAKHOUL

PS : Que celui qui a l’indécence de faire assumer la responsabilité des attentats aux forces de l’ordre et à leur pouvoir de tutelle ait le bon goût de dire aux Libanais comment il ferait pour placer des Terminator devant chaque immeuble, chaque commerce, aux côtés de chaque homme politique ; comment il ferait pour qu’ils fouillent chaque bus, chaque taxi-service, chaque recoin. Ou qu’il la boucle. Un acte terroriste comme Aïn Alak n’est pas un scandale type 5 février : il faut réellement arrêter de parler pour ne rien dire. Et prendre les Libanais pour des imbéciles.

 
Mercredi 14 Février 2007 | 5:00 | Beyrouth