Architecture

Non classé
 
                              Architecture
 
En voilà une bizarrerie de plus, sans doute l’aberration de trop, une extravagance comme seul le Liban peut en produire avec une affolante et désespérante régularité. Parce que, n’est-ce pas, qu’est-ce qu’un peuple peut bien demander à un gouvernement qu’il a cautionné dans sa majorité à part, surtout, travailler ? Et, bizarrement, le gouvernement Siniora travaille bien mieux, bien plus, même si on reste certes encore trop loin du compte, depuis qu’on a cessé de le menacer, à chaque infime décision qu’il faut prendre, soit de boycottage, soit de démission.
Ultraéconomique jusque dans sa moëlle, donc débattable à souhait dans sa totalité et en toute légitimité par n’importe quel spécialiste de talent (et de bonne foi), le plan de réformes, économiques justement, présenté hier par Fouad Siniora, n’en reste pas moins un acte politique pur, indiscutable. Un acte politique, surtout, vital : si Beyrouth attend que les donateurs déboursent et signent d’astronomiques chèques sans bouger un petit doigt, ce serait naturellement une très mauvaise blague, carrément indécent ; mais ce serait, avant toute chose, simplement suicidaire. En présentant, à 23 jours de la date officielle de la tenue de Paris III (Jacques Chirac a lancé les invitations depuis quelques semaines), ce plan de réformes indispensable à la survie, à la résurrection du pays, le gouvernement Siniora a posé la charpente de l’édifice Liban.
Cerise sur le gâteau, cette politique architecturale met définitivement le doigt, la main, sur là où le bât blesse, sur là où ça fait mal : sur cette douloureuse impasse, ne serait-ce que morale, dans laquelle s’est enfermée l’opposition. Face à un gouvernement qui fait – bien ou mal, il fait, et le débat économique restera infini, sans compter avant cela les arguments rachitiques contre l’adoption du tribunal international et cet hallucinant black-out sur ce qui dérange réellement le Hezbollah dans ce projet – et qui ne se contente pas de faire, mais qui invite l’opposition à apporter toutes les remarques qui lui passent par la tête, il y a un groupe qui a décidé d’annexer un cœur de ville, de stériliser un pays, d’opérer un insensé et mortel hold-up politique, mortel pour tous ?
Bien sûr, il y a des questions qui se posent d’elles mêmes. Fallait-il y aller carrément, comme l’équipe Siniora l’a fait, et annoncer que le plan de réformes sera adopté jeudi en Conseil des ministres, ou fallait-il remettre aux calendes grecques cette originelle et indispensable mesure, attendre une solution dont, de toute façon, l’opposition ne veut pas ? D’autant que plus personne n’est dupe : la solution, la seule, encore et toujours, c’est ce 19+10+1, et qu’on cesse de prendre les gens pour des imbéciles, de leur faire croire qu’il n’existe pas, sur les millions de Libanais d’ici et de la diaspora, un homme ou une femme qui ne soit ni 14 ni 8 Mars. Fallait-il poser cet acte, aussi urgent soit-il, sachant que l’opposition va très vite le qualifier – c’est de mauvaise foi, mais c’est de bonne guerre – de provocation ou de mise devant le fait accompli, ou fallait-il que le gouvernement s’en remette à l’opinion publique, qu’il répète haut et fort que son plan de réformes est fin prêt, plaçant ainsi l’opposition devant ses (énormes) responsabilités, le nez dans sa mouise ? Fallait-il montrer encore une fois, une énième fois, à une planète qui ne demande qu’à aider, l’étendue désastreuse du fossé interlibanais, exhiber de cette façon l’aide que fournissent certaines forces politiques locales à ceux-là mêmes qui rêvent de prouver que ce pays est incapable de s’autogérer, ou fallait-il, fort du soutien et de la légitimation d’au moins 50 % du peuple libanais, fort du soutien de la quasi-totalité des pays membres des Nations unies (excepté la Syrie, l’Iran et le Venezuela, bien sûr…), commencer vraiment à agir en majorité ?
À ce niveau-là, il n’est vraiment pas besoin de se creuser la tête. Une saine architectonie de la praxis politique, ailleurs, exige qu’une majorité issue de la volonté populaire propose et impose, et qu’une minorité se batte pour prendre sa place. Ici, c’est un peu différent – un peu. Ici, pour que le Liban soit gouvernable, la majorité propose, la minorité améliore, pavant ainsi la voie, de la plus saine des manières, à une éventuelle alternance. Cela s’appelle la démocratie consensuelle, et cela reste, shé’na aw abayna, la pierre angulaire de la survie de ce pays, quelle que soit la couleur de la xénophilie des uns et des autres – pro-US, pro-France, pro-Arabie saoudite, pro-Syrie, pro-Iran, pro-n’importe qui –, quel que soit le degré de mégalomanie, de mono-obsessionnalité névrotique ou de mauvaise foi des uns et des autres.
À ce niveau-là, il n’est vraiment pas besoin de se creuser la tête. L’annonce du plan de réformes en prélude à Paris III aurait pu être une main tendue à l’opposition pas seulement pour sauver le pays, mais aussi pour oublier 2006 et essayer de construire, à deux, sur de nouvelles bases. Jusqu’à preuve du contraire, l’opposition ne veut que la minorité de blocage et/ou un cabinet transitoire pour préparer des élections anticipées ; et elle va sans doute, maintenant qu’elle est bloquée politiquement, abuser de ce plan de réformes pour exacerber et embraser le front social. À ce niveau-là, il n’est vraiment pas besoin de se creuser la tête, ni d’être astrologue, voyant ou cartomancien, ni Le Corbusier, ni Gaudi, ni Niemeyer, ni Ieoh Ming Peï pour y voir du pur sabotage.
Ziyad MAKHOUL
Mercredi 03 Janvier 2007 | 5:00 | Beyrouth