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EN DENTS DE SCIE
La culture des chocs
 
Cinquante-deuxième semaine de 2006 – et dernière d’une cuvée définitivement dispensable, même si le recul, dans quelques mois, quelques années, pourrait permettre une relecture moins noire, moins monochrome, plus nuancée et peut-être plus positive de ces douze mois écoulés.
Au-delà de tout ce qui l’a rythmée ; au-delà du dernier mini big bang, de cette très grave accusation lancée par al-Manar contre Marwan Hamadé et des répliques immédiates (s’attendait-on réellement à ce qu’il tende l’autre joue ?) tout aussi musclées de ce dernier et de Walid Joumblatt contre le Hezbollah ; au-delà des infinies appréhensions des Libanais et des autres pour les semaines à venir, l’année 2006 se termine comme commencera sans doute 2007. Sur un choc : culturel, structurel, identitaire, existentiel, peu importe, c’est un choc entre deux définitions, deux idéologies, deux décisions à prendre. Que veut-on pour le Liban ? Que veut-on faire de ce Liban ? Un rempart autiste contre l’Occident, un ring de boxe contre ce West, une arène où se solderont les comptes arabo-perses, ou un trait d’union entre Orient et Occident, un pont entre deux rives, un modèle-message de convivialité et de paix ?
Ce téléscopage n’a rien de communautaire, de confessionnel, de sociologique ; il transcende les religions et les classes sociales pour accoucher d’identités sans doute moins meurtrières, mais beaucoup plus exacerbées, finalement suicidaires parce que terriblement antithétiques. Résoudre ce téléscopage, le résorber, le rendre fécond équivaut à dénouer l’inextricable ; c’est-à-dire faire primer in fine la logique de vie, de bonheur, de prospérité, de modernité et d’avenir sur celle de l’autarcie, du chagrin, du martyre, de la crispation sur le passé et de la gazaïsation du Liban, sans qu’il n’y ait ni vainqueur ni vaincu, sans qu’il n’y ait de privilèges pour personne, sans qu’il n’y ait de droit de veto pour quiconque, sans qu’il n’y ait la moindre marginalisation, sans qu’il n’y ait aussi, surtout, la moindre dictature, notamment de la part d’une minorité parlementaire qui a débattu et approuvé la moindre décision prise par le cabinet Siniora depuis sa formation – sauf, il n’y a pas de hasard, celle concernant le tribunal international.
Résoudre ce téléscopage, c’est donc trouver une solution à cette équation, à ces détails, a dit le truculent Amr Moussa, dans lesquels vient se nicher le diable. En réalité, s’il faut, pour en finir avec ce choc des cultures, s’allier avec le diable, eh bien que les Libanais, tous les Libanais, pactisent. Plutôt dix-huit fois qu’une, parce qu’il est archiclair que l’année 2007 signera la fin de cette infernale et mortifère période de transition de l’après-tutelle syrienne. Ne pas contourner ce choc, ne pas solutionner l’équation équivaut à paver la voie sinon à un chaos politico-sécuritaire insoupçonné – et qui n’aura rien de constructif –, à un vide sidéral, à une irakisation soft ou hard, mais une irakisation certaine, du moins à un interminable pourrissement, une stagnation pas seulement stérile mais cancérigène, l’attente d’un new deal régional – guerre contre la Syrie et l’Iran ou discussion avec elles –, une attente laquelle, dans un cas comme dans l’autre, ne profitera en rien au Liban. Contourner ce choix, solutionner l’équation permettront en revanche d’exorciser tous les diables et tous les démons, toutes les obsessions et tous les cauchemars des uns comme des autres – même s’il faut pour cela passer par un Taëf 2 –, ce qui évitera agréablement les impondérables d’une alliance avec le diable… –, que ce Taëf 2 soit, avec ou sans (ce serait tellement mieux) l’aide étrangère, d’où qu’elle vienne.
Mais pour cela, il ne faut pas seulement du courage, de l’inspiration divine, la prescience que quelque chose doit être fait pour que ce Liban reste la patrie définitive de tous les Libanais sans exception ; pour cela, il faut que cessent définitivement les tentatives de certains d’alimenter constamment les téléscopages interlibanais, de cultiver sans relâche, et avec un impressionnant souci du détail, les dissensions ; pour cela, il faut de la volonté. Pour cela, il faut que le Hezbollah comprenne qu’il lui est tout à fait possible de s’assurer une assise politique, comme tout le monde, sans l’argent et les armes iraniens, sans ses peurs ancestrales qu’un pacte libanais rend(ra) assurément caduques. Pour cela, il faut que le CPL comprenne que la fin, quelle qu’elle soit, ne justifie aucunement les moyens, parfois ahurissants, qu’il utilise, qu’étiquetter les gens en noirs d’un côté, blancs de l’autre ne servira à strictement rien. Pour cela, il faut que la majorité plurielle au pouvoir, l’Alliance du 14 Mars, comprenne que rien n’est acquis, qu’il est impossible pour elle de dormir sur quelques lauriers que ce soit, qu’à partir du moment où on la laissera vraiment travailler, elle ne bénéficiera que d’un court délai de grâce, à l’issue duquel, si elle échoue, il lui faudra nécessairement être remplacée. Oui, bien sûr, tout cela équivaut, pour l’instant, à résoudre cette équation, ces détails dans lesquels adore se nicher le diable. Pour l’instant…
Quelque chose pourrait sans doute aider, quelque chose que l’année 2006, c’est un de ses rares aspects positifs, a pu mettre en exergue : il existe, pas beaucoup encore mais de plus en plus, des chrétiens, des maronites qui ne sont ni pro-Aoun ni pro-Geagea, des musulmans, des sunnites ni pro-Courant du futur ni pro-Karamé, pro-Hoss ou pro-Saad, des musulmans, des chiites qui ne sont ni pro-Hezb ni pro-Amal, des druzes qui ne sont ni pro-PSP ni pro-Arslane. Ces Libanais-là, de la diaspora et d’ici, auront un de ces jours, en 2007, 2027 ou 2077, un rôle considérable à jouer. Si tant est qu’il ne soit pas trop tard.
Bonne année.
Ziyad MAKHOUL
Samedi 30 Décembre 2006 | 5:00 | Beyrouth
 


 
 Editorial
Un light, alors ?
 
Ce n’est certes pas que folklorique pétarade, qu’exubérant baroud de fin d’année, que ce duel à l’artillerie lourde opposant soudain le Parti socialiste progressiste et le Hezbollah. D’un côté comme de l’autre en effet, des suspicions jusqu’à ce jour gardées secrètes sont apparues au grand jour, des accusations d’une gravité sans précédent ont été portées, qui paraissent exclure toute possibilité d’accommodements futurs.

Se référer à un site Web plus que suspect, comme l’a fait il y a quelques jours la chaîne de télévision al-Manar, pour reprocher au ministre des Télécoms d’avoir, au plus fort de la guerre de l’été, transmis à l’ennemi des renseignements permettant de localiser le bunker abritant Hassan Nasrallah, c’était indéniablement en faire un traître, un collaborateur. C’était, venant surtout d’une Résistance islamique solennellement vouée à la lutte contre Israël, désigner à la vindicte des liquidateurs un homme qui a réchappé une première fois déjà, par miracle, à une lâche tentative d’assassinat.

Non moins définitive, au demeurant, aura été la riposte du ministre, qui a accusé le Hezbollah de couvrir sciemment ceux qui ont voulu attenter à ses jours. Peu après, c’est le leader druze Walid Joumblatt qui enfonçait le clou, retenant l’implication directe de ce parti dans nombre des attentats qui ont endeuillé – et ébranlé sur ses bases – le pays. Sur sa lancée, le chef du PSP a appelé pour la première fois de manière aussi précise à user de la violence contre le régime de Damas : au point que le chef politique notoirement le plus menacé du pays est aujourd’hui l’objet de poursuites engagées par le parquet militaire syrien, et cela pour incitation au meurtre sur la personne du président Bachar el-Assad. On aura décidément tout vu…

Cette singulière escalade verbale donne une dimension nouvelle à une crise dont la question du tribunal international appelé à juger les assassins de Rafic Hariri et d’autres flamboyants militants pour la souveraineté est, à l’évidence, le centre de gravité. C’est dans les deux sens, vertical et horizontal, que le cadre du débat se trouve de ce fait élargi : pour les uns, les comparses libanais ne se limitent plus désormais aux seuls responsables des services sécuritaires arrêtés l’an dernier ; et les autres voient dans le réquisitoire du PSP la confirmation d’un complot visant non plus seulement le régime baassiste mais aussi des forces locales : des forces avec lesquelles l’Occident, outre Israël, a de vieux comptes à régler et n’attend que le moment propice pour actionner la machine à remonter le temps.

Par-delà les querelles sur la participation au pouvoir, qui ont elles-mêmes atteint un nouveau palier avec la menace du vice-président de l’Assemblée Farid Makari de convoquer les députés si le président Berry persiste dans son refus de le faire, c’est ce cercle vicieux-là qu’il importe de briser. Par la bouche de son chef Fouad Siniora comme du ministre de la Justice Charles Rizk, le gouvernement s’est dit ouvert, mercredi, à des amendements des statuts du tribunal, à la condition cependant que cette cour ne s’en trouve pas vidée de sa substance. Il n’échappe guère aux responsables qu’un consensus sur une formule de tribunal modérément allégée reste, à tout prendre, préférable aux incertitudes (le risque très élevé d’un veto russe) et retombées éventuellement négatives (le constat d’un Liban désespérément incapable de gérer sa part de l’affaire) d’un recours au chapitre 7 de la Charte des Nations unies.

Mais pour que soit possible la solution domestique, encore faut-il que l’opposition se prononce : qu’elle expose ses griefs et revendications en la matière, au lieu que de paraître faire œuvre de barrage, de miser sur l’écoulement du temps, au fil des délibérations en commissions de juristes : lesquels, comble de l’hérésie, seraient choisis à égalité par les deux camps, en base de leurs filiations politiques.

Faute de moyens technologiques, et en raison aussi du manque de coordination entre les divers services de sécurité, la recherche de la vérité sur tous ces meurtres, tentatives de meurtre et attentats ne pouvait en aucun cas être strictement libanaise. Et il en est de même pour la justice, dans un pays où, en raison des énormes enjeux, tout juge devrait avoir l’âme d’un kamikaze. Même allégée, même rallongée de sauce, la justice sera aussi internationale, ou alors elle ne sera pas.

Samedi 30 Décembre 2006 | 5:00 | Beyrouth