L’ogre avec la fée

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EN DENTS DE SCIE
 
L’ogre avec la fée
 
Cinquante et unième semaine de 2006.
Il y a le sunnite avec le chiite.
Ils ont le choix : puiser au fond de leur libanitude pour ne pas s’irakiser ou bien débrider leurs démons, entrer en guerre, s’autodétruire, suicider tout un pays. Leurs leaders ont une sacrée mission, une mission sacrée à remplir : l’allergie et l’intolérance réciproques que se portent aujourd’hui le Libanais sunnite et le Libanais chiite feraient passer le plus féroce des racistes antimusulmans pour un boy-scout. Il y a aussi ce privilège que les uns ont et pas (tous) les autres : les armes ; et un privilège, c’est une règle de la nature, place immédiatement ceux qui en (ab)usent hors la loi. Il y a également cette obsession, cette envie, ce besoin viscéral pour les Libanais en général et le sunnite en particulier, d’ici mais aussi d’ailleurs, de connaître la vérité, toute la vérité, sur l’assassinat de celui qu’ils considéraient, à tort ou à raison, comme leur petit père, un (demi-)dieu, un héros, un héraut, un modèle, un ciment, un garde-fou. Il y a enfin cette volonté de l’un comme de l’autre, du sunnite et du chiite fusionnés avec Ryad ou Téhéran et pourtant si frères, de représenter seul, au détriment de l’autre, tous les musulmans du Liban – quand ils ne se décident pas, bien sûr, à s’opposer ensemble au chrétien ; il y a donc la recherche permanente d’une mainmise politique majeure, supérieure à celle de l’autre : dans la logique du système confessionnel libanais, le chiite pense, à tort ou à raison, qu’il est sous-doté par rapport au sunnite. D’aucuns estiment que cette revendication est légitime, qu’une rectification de tir s’impose ; d’autres, de plus en plus nombreux au fil des jours, se rendent compte, à l’aune de l’immense et très discrétionnaire pouvoir du président de la Chambre, à l’aune de cette insupportable mais pas surprenante lahoudisation de Nabih Berry, que c’est au moins bonnet blanc et blanc bonnet.
Il y a le chrétien avec le chrétien.
Ils l’ont pris, le choix : à tort, à raison, ils ont décidé, tout simplement, de ne pas mettre leurs œufs dans le même panier. Marqués dans leur chair, marqués dans leur tête, marqués dans leurs tripes, ils ont tout vécu, tout connu, tout subi : la gloire, l’infâmie, les doutes, la marge, la honte, la ferveur ; aujourd’hui, ils se regardent, chiens de faïence mais chats échaudés. Le chrétien et le chrétien, le père et son fils, les sœurs, les cousins ne se comprennent plus, ne s’écoutent plus, ne se croient plus, ne se respectent plus, s’accusent de jouer les faire-valoir des uns ou des autres, d’installer ou de réinstaller au Liban les uns et les autres ; ils ne s’aiment plus beaucoup, mais, pour en avoir crevé, ils ne permettront plus à leurs leaders de s’entretuer de nouveau. Et ces leaders, aussi, tous ces chefs l’ont compris. C’est heureux ; sauf que ce au moins ça ne fait pourtant pas oublier cette gloutonnerie d’eux tous, finalement légitime si on y réfléchit à deux fois, pour le fauteuil présidentiel, cette gloutonnerie et toutes ces interminables indigestions qu’elle entraîne. Reste cet homme que les avanies du système libanais ont obligé à endosser un habit qui n’est pas censé être le sien, à s’occuper, bon gré, mal gré, de cette chose pas très propre qu’est la politique libanaise ; on lui reproche, tour à tour, sa frilosité, ses préférences, sa lenteur ; reste cet homme à l’infinie sagesse, seul à même d’exorciser les vieux démons du chrétien et du chrétien, seul à même d’empêcher que la diversité, cette belle leçon de démocratie, ce nécessaire pied de nez à l’uniformité, ne se transforme en crétinerie.
Il y a le musulman avec le chrétien.
Une des rares, très rares bonnes nouvelles de cette interminable clownerie de la place Riad el-Solh, un an et demi après que le sunnite, le chrétien et le druze eurent appris à se connaître jusqu’au bout de leurs différences, c’est l’initiation du chiite et du chrétien au vivre-ensemble – sans oublier cette preuve, s’il en fallait, que des pauvres, des déshérités, des laissés-pour-compte, il y en a autant, proportionnellement, dans la banlieue sud, à Tarik Jdidé ou à Karm el-Zeitoun. Apprivoiser l’Autre : voilà une double immunité, double garantie, double assurance-vie, formidables shut up à tous les fossoyeurs de cette espèce en voie de disparition, menacée, qu’est le Libanais.
Il y a le Libanais avec le Libanais.
On fait quoi maintenant ? Une guerre civile – encore ? Ce serait férocement idiot. Un infini bras de fer à qui perd gagne pour les autres ? Ce serait un suicide économico-institutionnel, pas très lent et très sûr. Une fédération ? Ce ne serait probablement pas très viable, le Liban subissant originellement cette malédiction, cette sorcellerie qu’est sa géographie : il n’est ni la Suisse, encore moins le Canada. Une révolution constitutionnelle ? Ce serait très inapproprié maintenant ; trop de priorités, bien plus vitales, se bousculent au portillon. Une éradication collective, un leadershipcide absolu, une table rase comme un ultime big-bang pour laisser la place à de nouvelles générations, à des têtes inconnues, à des idées vierges ? Ce sympathique fantasme est populaire, même très populaire, mais définitivement abracadabrantesque s’il n’est pas fondamentalement adapté à la réalité libanaise ; on ne change pas un système zaïmal, on ne met pas des familles politiques au chômage technique comme ça, en claquant des doigts. Alors : on fait quoi maintenant ?
Il y a l’ogre avec la fée.
Le problème, la solution, c’est que cet ogre, parfois ange, et cette fée, parfois sorcière, sont obligés de partager le même espace, respirer le même air, boire la même eau, manger aux mêmes plats, dormir dans le même lit ; le sage Mohammad Mehdi Chamseddine avait appelé cela une patrie définitive. C’est ainsi, et pas autrement, et l’ogre et la fée, lui et l’Autre, elle et l’Autre, sont contraints, pour vivre, à résoudre, à accepter, à dynamiter, à exorciser, à dompter cet insensé sentiment qui les bouffe tous les deux, l’ogre et la fée : être étranger chez soi. Cette affolante Toni Morrison, écrivaine et prix Nobel, a mis ce foreigner’s home au cœur de sa recherche.
Condamnés à (re)chercher, seuls ; écouter Damas, Téhéran, Washington, Ryad, certes, mais les renvoyer chez eux, les remercier gentiment, et finir par trouver.
Ziyad MAKHOUL
Samedi 23 Décembre 2006 | 5:00 | Beyrouth