Les achats de Noël sous le signe de la prudence

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Cadeaux de fêtes – Une ambiance entachée par la crise politico-économique, la peur du lendemain, le manque d’espoir
 
Les achats de Noël sous le signe de la prudence
 
Les Libanais fêteront Noël envers et contre tous. Ils offriront aussi les traditionnels cadeaux. Mais avec nettement moins de faste que les années précédentes, indiscutablement. Car cette année, entre le cumul des deux crises politique et économique et la peur de l’escalade après les fêtes, c’est avec prudence que les gens font leurs achats de Noël. Rechignant à la dépense inutile, ils se suffisent du cadeau indispensable, donnant la priorité aux enfants, rois de la fête. Résultat : si les magasins de jouets font le plein, c’est dans la morosité que l’ensemble des commerçants traverse la saison des fêtes. Ici et là, l’escompte et le service à la clientèle sont devenus le « petit plus » indispensable pour réaliser un chiffre satisfaisant ou même acceptable. Une note d’espoir quand même dans ce sombre tableau : le marché semble avoir quelque peu bougé depuis le week-end du 15 décembre.

À une semaine de Noël, de Zalka à Kaslik, les rues commerçantes sont tristounettes. Aucune ambiance festive, aucune musique de Noël. La clientèle ne se bouscule pas. Les terrasses des cafés sont aux trois quarts vides. Il fait pourtant beau. Les devantures ont revêtu les couleurs de la fête. Certaines affichent même d’alléchantes réductions, de 15 à 50 %. Parfois même plus. La morosité est étrangement la même dans ces deux quartiers pourtant si différents. L’un populaire, l’autre fréquenté par une clientèle plus aisée. Car la clientèle s’abstient, n’ayant aucun espoir de voir une issue rapide à la crise actuelle. Elle limite alors ses achats et réduit au strict minimum la liste de cadeaux qu’elle envisage d’offrir.

Le cœur n’y est pas
Dans les artères de Zalka, des femmes font du lèche-vitrine. « Le travail de nos époux est arrêté depuis la guerre de juillet, nous devons être économes », indique l’une d’entre elles. « Nous célébrerons quand même la fête, en famille et dans la limite de nos moyens », renchérit une autre, gardant le sourire malgré tout. Certaines portent des paquets, un ou deux, sans plus. « Juste les cadeaux indispensables, histoire de ne pas priver les enfants », lance une grand-mère, comme pour s’excuser.
Dans une petite parfumerie, une cliente marchande avec le commerçant. « Je ne vends qu’au prix de réductions sur les réductions », dit-il. « Je suis prêt à ne faire qu’un bénéfice de 10 %, à la condition d’écouler ma marchandise », ajoute-t-il, sceptique. Mais comme tous les commerçants, il avoue qu’il ne sait quelle stratégie envisager, vu la dégradation de la situation politique et l’exacerbation de la crise économique.
D’une boutique à une autre, l’ambiance est plus ou moins la même. Côté commerçants, on attend le client. Côté clientèle, on rechigne à la dépense, tout en définissant ses priorités. Noël est la fête des enfants d’abord. Et pas question de priver ses enfants de la magie de la fête. Même si cette jeune mère, accompagnée de sa fillette, indique n’avoir rien acheté encore pour Noël, parce que « le cœur n’y est pas, tout simplement ».
Dans le souk de Kaslik, où la clientèle tarde à pointer le bout de son nez, la tendance est la même. « Nous espérions une meilleure saison », observe le responsable d’une boutique d’habillement pour jeunes. « Mais les gens ont peur de l’aggravation du conflit. Ils sont prudents. Ils privilégient les cadeaux à petits budgets. D’ailleurs, nous les encourageons en faisant une réduction systématique de 20 %. Cela semble marcher, du moins depuis le week-end dernier », précise-t-il d’ailleurs, avec un brin d’espoir. Même son de cloche dans l’ensemble des boutiques d’habits, d’accessoires, de chaussures… où le marché est en nette régression par rapport à l’année dernière. « On ne sent pas Noël », observent à l’unanimité les commerçants. « L’ambiance est mortelle, déplore la responsable d’une boutique de sacs et chaussures. Mais nous gardons espoir d’une amélioration. »

Régression même dans les malls
Mais la morosité n’est pas générale. Ici ou là, quelques commerçants affichent un brin d’optimisme. « Les ventes ont bougé au cours du week-end dernier et la clientèle tient à fêter en dépit de la situation, même si elle dépense moins », note avec satisfaction le directeur commercial d’une maison de vin. Le responsable d’une boutique d’habillement pour hommes, femmes et enfants affiche lui aussi son optimisme : « La saison des fêtes a démarré avec beaucoup de retard et nous sommes bien en deçà des chiffres de l’année passée, mais la semaine s’annonce bonne, grâce aux escomptes que nous offrons en guise de cadeau à notre clientèle. »
Les artères commerçantes ne sont pas les seules à pâtir de la conjoncture politique. Loin de là. Les malls, d’Achrafieh à Dora, où l’ambiance des fêtes est nettement plus marquée, subissent eux aussi le contrecoup de la crise politico-économique. À tous les niveaux, de l’habillement pour enfants aux articles de luxe, en passant par les livres et la musique, systématiquement tous les secteurs semblent accuser un net ralentissement par rapport aux années précédentes. « C’est chaque année moins bon », déplore le responsable d’un magasin spécialisé dans la musique et les livres, résumant ainsi une situation qui ne fait qu’empirer d’une année à l’autre. Une situation qui se répercute plus particulièrement sur la classe moyenne, estime-t-il.
Même déprime du côté de l’habillement pour enfants. « Beaucoup de gens se promènent dans le mall, comme pour passer le temps. Mais peu de clients entrent dans notre magasin avec l’intention d’acheter », déplore un responsable de boutique, espérant toutefois que les choses s’améliorent le dernier week-end avant la fête.
La clientèle, elle, prend son temps, nullement pressée de dépenser son argent en cette période de crise. « La situation est mauvaise, à tous les niveaux. Le travail est catastrophique. Nous limitons nos dépenses au plus urgent », observe un jeune couple qui se promène dans un mall à Achrafieh, un paquet à la main. « Le plus urgent, c’est-à-dire notre bébé qui doit naître bientôt », précise le futur père, tout sourire.

Davantage de services à la clientèle
Déterminés à réussir cette saison des fêtes, envers et contre tous, les malls et les commerçants redoublent d’efforts pour convaincre la clientèle. Ici ou là, décorations, chants de Noël et activités ludiques pour enfants donnent malgré tout un air de fête. D’abord timides, les manifestations attirent tous les jours davantage d’enfants accompagnés de leurs parents, soucieux de voir les sourires illuminer les visages de leurs enfants. Marionnettes, orchestres de musique, clowns, équilibristes, pères Noël à « roller », sapins de Noël géants, crèches animées… toutes les idées sont bonnes pour attirer la clientèle et lui donner l’envie de passer du temps dans ces centres commerciaux.
Ça marche d’ailleurs. Les gens en oublient leurs soucis et la crise politique. « L’ambiance est tellement agréable ici que j’ai envie d’y rester », raconte une cliente, qui fait ses achats de Noël dans le mall d’Achrafieh. « Cela me fait oublier tout ce qui se passe dehors », dit-elle encore. Les commentaires sont identiques au mall de Dora où les familles passent parfois des après-midi entiers pour que leurs enfants vivent l’ambiance de Noël. « J’ai terminé mes achats, lance une femme. J’ai tout acheté, aussi bien des jouets que des habits pour ma fille. Je n’ai pas lésiné, malgré la situation. Après tout, je n’ai qu’elle et j’aimerais qu’elle sente les fêtes. Mais je continue à l’emmener tous les après-midi au mall, pour l’ambiance. » La fillette est en effet de toutes les fêtes et s’amuse en courant derrière un père Noël à « rollers » ou en écoutant les contes de fête récités par une fée.
Certes, les commerçants mettent la main à la pâte. « Nous redoublons d’efforts par un service irréprochable à la clientèle », raconte le gérant d’une boutique de gadgets, dans le mall d’Achrafieh. Réductions, messages personnalisés à la clientèle, emballages personnalisés, livraisons à domicile… sont le minimum que la boutique fait en cette période de fêtes. Sans oublier l’accueil qui doit être irréprochable, avec en prime le sourire. « Notre équipe est d’ailleurs bien rodée et les résultats se font sentir », souligne-t-il avec satisfaction.
Plus que trois jours avant Noël. Les Libanais sont connus pour tout laisser à la dernière minute. L’espoir d’une issue à la crise donnera-t-il aux citoyens l’envie d’offrir, avec générosité ?

Le jouet se porte bien
Pas de répit dans ce magasin de jouets situé à Jisr el-Bacha. Contrairement aux boutiques pour adultes, les vendeurs ne chôment pas et travaillent tous les jours de 8h30 à minuit, sans arrêt. Et pour cause, la clientèle se presse pour choisir le cadeau de Noël qui fera briller les yeux des petits. Le propriétaire de la boutique et son épouse mettent la main à la pâte et ont même engagé du personnel pour la saison des fêtes. Ils s’avouent agréablement surpris, même si la saison a démarré avec du retard. Mais après tout, Noël est la fête des enfants et personne ne voudrait priver ses enfants, malgré la situation politique. Certes, la relation à la clientèle est d’une importance capitale et les escomptes sont monnaie courante. Normal en temps de crise, et puis cela encourage et fidélise la clientèle.

Anne-Marie EL-HAGE
Vendredi 22 Décembre 2006 | 5:00 | Beyrouth